N°2 Top 2021 : Les Etats-Unis veulent-ils éliminer l’industrie de défense française ?

Article du 22 septembre 2021, N°2 du TOP 2021 avec 139.000 lectures uniques

Ces dernières années, les Etats-Unis ont souvent ravi au nez et la barbe de la France d’importants contrats de Défense, parfois même en pesant pour que le client choisissent un autre prestataire, du moment que celui-ci n’était pas français. Qu’il s’agisse des hélicoptères Caracal polonais, des F-35 belges ou suisses, des corvettes qatari, ou très récemment, des sous-marins australiens, les administrations américaines successives ont démontré une réelle volonté d’empêcher la France d’accéder à certains marchés internationaux, allant jusqu’à mener des opérations massives pour éjecter Paris, comme en Grèce au sujet des frégates et de la commande de Rafale. Pour certains observateurs, il ne s’agit là que d’une stratégie commerciale, opportunément résumée par un « business is business » qui justifierait l’agressivité dont font preuves les Etats-Unis face à la France.

Toutefois, en observant les stratégies employées, et la determination dont font preuve les Etats-Unis dans ces dossiers, on comprend que les enjeux dépassent de beaucoup les seuls critères commerciaux, pour s’étendre à une réelle stratégie de contrôle des politiques extérieures et de la Défense de la sphère occidentale, notamment en Europe, domaine dans lequel la France et ses positions héritées du Gaullisme apparaissent comme une entrave, voire une menace, pour les Etats-Unis. Dans cet article, nous verrons pourquoi et comment Washington articule cette stratégie, et nous étudierons les solutions à la disposition de la France pour tenter d’y résister.

Une industrie unique en Occident

En dehors des Etats-Unis, l’industrie de défense française est unique en occident, dans la mesure ou elle est la seule capable de concevoir et fabriquer l’ensemble des systèmes de défense d’une force armée moderne, sans dépendre, dans plusieurs domaines critiques, de materiels américains. A l’exception de quelques équipements spécifiques, comme les avions embarqués de veille E-2C Hawkeye, ou les catapultes qui équipent le porte-avions Charles de Gaulle, l’industrie française est en effet, capable de produire l’intégralité des équipements nécessaires à ses forces armées, allant du blindé à l’avion de combat, du sous-marin à l’hélicoptère, en passant par les missiles, les radars, et les systèmes spatiaux. C’est également, avec la Grande-Bretagne, le seul pays européen à disposer de sa propre force de dissuasion nucléaire, basée sur 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins équipés de missiles balistiques intercontinentaux, et sur deux escadrons de Rafale équipés de missiles nucléaires supersoniques aéroportés.

En dehors des Etats-Unis, et bientôt de la Chine, la France est le seul pays a mettre en oeuvre un porte-avions nucléaire doté de catapultes et de brins d’arrêt, offrant des capacités de projection de puissance sans commune mesure avec les poste-avions mettant en oeuvre des aéronefs à décollage vertical ou court comme le F35B, le J-15 ou le Mig-29.

Non seulement est-elle autonome dans ce domaine, mais ses équipements égalent et surpassent même parfois leurs homologues américains, tout en étant, le plus souvent, plus économiques à l’achat comme à l’utilisation à performances égales ou supérieures. Ainsi, un sous-marin nucléaire d’attaque classe Suffren est acquis pour à peine un peu plus de 1 Md€ par l’état français, là ou l’US Navy débourse 3,5 Md$ pour un Virginia, certes mieux armés en matière de missiles de croisière, mais pas plus performant que le sous-marin français dans sa fonction première de Hunter-killer, la chasse aux sous-marins et navires adverses. Il en va de même de l’avion de combat Rafale, qui surpasse en bien des domaines de le F-35 (manœuvrabilité, rayon d’action, pénétration basse altitude..) et qui verra, dans sa version F4, ses performances en matière de fusion de données rattraper celles de l’avion américain, pour un prix de possession moitié moindre.

Pour y parvenir, et eu égard aux limites économiques et démographiques françaises, il est indispensable pour Paris de s’appuyer sur d’importants marchés à l’exportation, la demande nationale n’étant pas suffisante pour alimenter une telle exhaustivité industrielle. Dès lors, 40% du chiffre d’affaire annuel enregistré par la base Industrielle technologique et Défense, ou BITD, française, sont liés aux exportations d’équipements de défense, ceci représentant 80.000 emplois directs et 120.000 emplois indirects et induits dans le pays, et conditionne la marge de manoeuvre de cette industrie pour évoluer et prospérer. De fait, et à l’instar des objectifs de la législation CAATSA américaine conçue pour priver Moscou des recettes d’exportation de son industrie de défense afin d’handicaper ses propres capacités à soutenir une autonomie stratégique complète, Washington semble s’employer à tenter de priver Paris de ses marchés exports, dans le même but, mais avec des méthodes moins évidentes.

Des attaques ciblées, répétées et dévastatrices

Pour y parvenir, l’industrie américaine de défense, mais également le departement d’Etat, et l’ensemble des services plénipotentiaires américains, n’hésitent pas à s’immiscer directement dans les négociations françaises, y compris bilatérales, profitant des moindres failles laissées par les négociateurs français. C’est ainsi que face aux difficultés rencontrées par Paris et Athènes lors des négociations autours de l’acquisition des frégates FDI Belh@rra, Washington a mené une campagne d’intrusion forte pour tenter de placer ses propres navires MMSC conçus par Lockheed-Martin, pourtant très peu adaptés aux besoins d’Athènes, en usant de tous les moyens de pression à sa disposition, et amenant finalement les autorités grecques à sortir des négociations exclusives avec la France pour mener une consultation élargie avec pas moins de 5 modèles différents proposés. Même si dans ce dossier, la responsabilité incombe en partie à la mauvaise posture des négociateurs français, il n’en demeure pas moins vrais que les Etats-Unis ont mené une action directe contre la France, sans même la garantie d’en tirer des bénéfices directs.

L’intrusion de Lockheed-Martin dans les négociations franco-grecs au sujet des frégates FDi Balharra est à l’origine de l’ouverture d’une compétition ouverte pour ce contrat, alors que les deux pays étaient en négociations exclusives.

Les exemples de ce type sont nombreux ces dernières années. C’est ainsi qu’en 2016, après l’élection du PiS en Pologne, celui-ci annula un contrat pourtant accompagné d’importantes compensations industrielles pour construire localement une flotte de 50 hélicoptères de transport H225M Caracal, au profit de quelques hélicoptères américains, mais surtout d’un partenariat privilégié avec Washington au sein de l’OTAN. Depuis, Varsovie a multiplié les acquisitions auprés de l’industrie américaine : avions F-35A, systèmes d’artillerie HIMARS, systèmes anti-aériens Patriot, missiles antichars Javelin et plus récemment chars lourds Abrams M1A2C. Plus récemment encore, lors de la compétition pour le remplacement des F/A 18 Hornet et F-5 Tiger des forces aériennes helvétiques, alors que le Rafale et le SAMP/T Mamba étaient donnés vainqueurs par la presse mais également par les confidence faites aux industriels eux-mêmes à quelques jours de l’annonce des résultats, une visite de Joe Biden à Genève entraina un totalement revirement des autorités suisses, le F35 et le Patriot étant soudain jugés « très supérieurs dans tous les domaines » au Rafale comme au Typhoon et au Super Hornet. Pour certains observateurs proches du dossier, le président américain aurait menacé de remettre au gout du jour les sanctions US concernant le secret bancaire helvétique si Berne ne choisissait pas ses propres équipements.

Les exemples ces dernières années ne manquent pas, et les lister tous seraient superflus. On peut toutefois rappeler, comme exemple fort à propos, le refus de Washington d’exporter un composant électronique de très faible sensibilité technologique vers Paris en l’ajoutant à la liste des équipements de la législation ITAR, dans le seul but de faire échouer une nouvelle commande de Rafale vers Le Caire, les autorités égyptiennes exigeant, avec les nouveaux appareils. la livraison de missiles de croisière SCALP ER qui employaient ce composant américain. De même, alors que Lockheed-Martin vient d’annoncer qu’un nouveau client avait passé commande de F-16 Block 70/72 Viper, en exigeant de ne pas être nommé, on pense naturellement à l’offensive menée en Indonésie pour éliminer le Rafale de l’équation. Et que dire du choix du P8 Poseidon de Boeing par l’Allemagne alors que le pays devait, avec la France, concevoir son propre avion de patrouille maritime de nouvelle génération, et que la France proposait le prêt d’Atlantique 2 rénovés pour assurer l’intérim. Force est de constater que Washington n’a que rarement fait preuve d’une telle volonté de nuire envers un autre de ses alliés, au contraire, allant jusqu’à les soutenir dans leurs propres négociations, dès lors que celles-ci concernaient également des équipements français.

Eliminer les alternatives européennes : une stratégie en deux temps

De toute évidence, cette suite d’événements rapprochés n’est pas le seul fait d’une conjoncture défavorable, ou d’une agressivité commerciale renforcée des Etats-Unis qui, le cas échéant, s’appliquerait à l’ensemble des pays exportateurs d’équipements de Défense. Elle dépasse également l’identité du locataire de la Maison Blanche, puisque les premières actions de cette série eurent lieu sous l’administration Obama, puis sous Donald Trump, et maintenant sous Joe Biden. Pour les Etats-Unis, et une grande partie de sa classe politique, l’industrie de défense française représente désormais sans conteste une menace, non pas commerciale, mais stratégique, qu’il convient de neutraliser au plus vite. En effet, en partie grâce à cette industrie de défense, la France est en mesure non seulement de choisir des postures qui ne seraient pas alignées avec celles de Washington sur la scène internationale, mais également de proposer des alternatives à certains de ses partenaires, pour prendre certaines distances avec le controle américain. Les leaders américains se rappellent ainsi parfaitement de la position de la France concernant la seconde intervention américaine en Irak, même s’il s’avéra qu’elle était parfaitement légitime et justifiée, et surtout le fait que Berlin s’était aligné sur Paris dans ce dossier.

Pour empêcher la vente de nouveaux Rafale à l’Egypte, les Etats-Unis ont intégré un composant utilisé dans le système de guidage des missiles de croisière SCALP français à la liste ITAR, puis en ont interdit l’exportation.

Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les principaux clients de la France aujourd’hui soient des pays comme l’Inde ou l’Egypte, qui articulent leurs acquisitions entre les Etats-Unis, la Russie et l’Europe, pour précisément conserver une autonomie de décision et de parole sur la scène internationale, et éviter toute forme d’assimilation stratégique par un camps ou l’autre. Le problème, du point de vue de la Maison Blanche et du Capitole, est que cette posture française pourrait finir par convaincre certains européens, surtout lorsque les Etats-Unis renforceront leurs sollicitations pour faire face à la Chine dans le Pacifique. Dans ces conditions, le controle de l’outil de défense européen par le controle des armements conférera un important bras de levier à Washington pour convaincre les européens récalcitrants, surtout alors que la menace russe ira croissante, bras de levier qui serait bien moins puissant si la France était en mesure de livrer des équipements militaires aux performances similaires, mais défaits de ce controle.

Or, et comme dit précédemment, l’autonomie stratégique française, qui elle-même résulte de son autonomie technologique en matière de défense, est intiment liée aux succès de ses industries de défense sur la scène internationale. En privant celles-ci de débouchés, tout au moins pendant une certaine période de temps, Paris serait alors dans l’obligation de revoir ses positions, et d’accepter une certaine forme de dépendance, si pas avec les Etats-Unis, en tout cas avec des pays qui eux-mêmes sont sous le contrôle de Washington, comme l’Allemagne et l’Espagne dans le cadre des programmes SCAF et MGCS. En agissant ainsi, Washington entend éliminer non seulement une voix dissonante dans l’OTAN et en Union Européenne, mais également prévenir tout risque de contagion de cette volonté d’indépendance, que l’on a déjà bien vu agacer au plus haut point les Etats-Unis dans le cadre du PESCO.

Quelles solutions pour la France ?

Dans ce contexte, quelles peuvent être les solutions pour Paris, en dehors de la simple résignation à se rejoindre la horde de banerets des Etats-Unis ? La plus triviale, par ailleurs souvent évoquée ces derniers jours, serait de rejouer la partition du général de Gaulle de 1966 et de retirer la France du Commandement Intégré de l’OTAN. Cela permettrait évidemment à la France de retrouver une plus grande autonomie dans l’organisation de sa propre défense, et dans sa posture internationale, mais cela réduirait probablement à néant les espoirs de Paris de voir, à terme, certains pays européens être touchés par la Grâce, et prendre eux-mêmes une posture plus autonome et plus européenne vis-à-vis des Etats-Unis. Une autre solution serait d’étendre la champs des prospects internationaux, et d’accroitre l’agressivité de la démarche française dans ce domaine, avec un interventionnisme accrue des services de l’Etat, y compris des services de Renseignement, et une communication renforcée, notamment vers l’opinion publique. On peut ainsi imaginer que Paris puisse, dans ses délais relativement courts, proposer à New Delhi, à Séoul ou à Jakarta un transfert de technologie global pour concevoir et construire des sous-marins nucléaires d’attaque, la porte ayant été ouverte par Joe Biden lui-même, et les SNA classe Suffren ayant des coûts beaucoup plus faibles ainsi qu’un carburant nucléaire faiblement enrichi, qui répondent bien mieux aux exigences de l’exportation que les Virginia américains ou Astute britanniques.

Avec la classe Suffren, la France dispose probablement de la meilleure solution de sous-marins nucléaires d’attaque sur le marché de l’exportation, le navire étant à la fois économique, très performant, et employant un carburant nucléaire enrichi à seulement 6% impropre à la conception d’armes nucléaires, contrairement aux navires britanniques, américains ou russes.

Il serait également possible de faire preuve de plus d’initiative et d’innovation en matière d’accompagnement du financement des offres proposées par la France, avec des solutions de leasing étendues, de ventes d’occasion, et de co-developpement de certains équipements, même si ceux-ci ne correspondent pas exactement aux attentes des armées françaises. Car il se joue, ici, bien davantage que la simple optimisation des dépenses d’équipements des Armées françaises, mais bel et bien la survie même du modèle gaullien de l’autonomie stratégique nationale français. Toutefois, la seule réponse vraiment efficace reposerait sur une augmentation sensible et rapide des investissements en matière d’équipements de défense, ainsi qu’un accroissement du format des armées, de sorte à permettre à la France de proposer une alternative non seulement sur le plan technologique, mais également sur le plan sécuritaire, à certains de ses voisins européens. Dès lors qu’un pays européen se sera rapproché de la France dans ce domaine, on peut s’attendre à un phénomène de boule de neige, d’autant que les exigences des Etats-unis vis-à-vis de ses alliés pour faire face à la Chine iront nécessairement croissantes.

Pour y parvenir, y compris dans le contexte actuel alors que le budget de l’Etat est tenu à bout de bras par la banque centrale européenne, elle-même sujette à des pressions exterieures, il sera indispensable de faire preuve d’une certaine flexibilité conceptuelle, en imaginant des solutions de financement innovantes comme le Tampon stratégique, l’intégration du retour budgétaire dans la planification de défense, et en s’appuyant sur de nouveaux modes de recrutement pour accroitre le format des armées, comme la Garde Nationale. On ne peut, en effet, pas simplement décréter qu’il suffit augmenter le budget de la Défense en s’appuyant sur la seule base d’une augmentation de la dette ou sur d’hypothétiques économies non réalisées sur des prestations sociales et de la fraude fiscale beaucoup plus faciles à mettre en avant dans un discours ou un tableau Excel, que dans les faits. Dans ce contexte, le pragmatisme et le réalisme doivent supplanter les postures bravaches et l’idéalisme de salon, la situation méritant des mesures concrètes, applicables et efficaces pour répondre aux enjeux.

Conclusion

On le comprend, la situation de la France, et de son industrie de défense, apparait désormais comme critique, ceci résultant d’une action coordonnée de longue date par Washington, afin d’éliminer ce qui est perçu comme une menace contre la suprématie américaine sur l’occident dans les décennies à venir. Comme le titrait le site belge Lesoir.be, la France a raison, mais la france est seule, dans ce dossier, car tous ses voisins et alliés européens sont d’ores et déjà sous le controle plus ou moins direct des Etats-Unis, y compris des pays non alignés comme la Suède, la Finlande et la Suisse. Face aux décisions qui s’annoncent, il apparait logique que, pour l’heure, le Président Emmanuel Macron garde le silence, attendant l’entretien téléphonique avec Joe Biden, et plus que tout les résultats des élections législatives allemandes, pour déterminer quelles peuvent êtres les conduites à tenir.

Reste que, d’une manière ou d’une autre, et plus que jamais, la France est face à un choix difficile et lourd de conséquences. Soit elle accepte de faire croitre sensiblement son effort de défense, renforce ses armées et préserve son industrie de défense et donc son autonomie stratégique, pour tenter de rester sur l’échiquier international dans les années et décennies à venir, soit elle se tourne vers la voie de la résignation, en s’appuyant sur un nombre croissant de partenariats européens, et accepte de voir une partie de son indépendance stratégique voler jusqu’aux pelouses qui jouxtes le bureau oval. La pire des solutions étant, bien évidemment, le statu quo, puisqu’il entrainerait un effondrement lent mais inexorable des compétences industrielles de défense françaises, sans pouvoir en espérer, comme le font très bien les britanniques ou les italiens, des compensations venues d’outre-Atlantique.

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