N°3 Top 2021 : L’Australie envisagerait de commander de nouveaux sous-marins conventionnels Collins comme « solution d’attente »

Article du 17 Novembre 2021, N°3 du TOP 2021 avec 127.000 lectures uniques

Lorsque Scott Morrison annonça en septembre dernier l’annulation du contrat pour la construction de sous-marins à propulsion conventionnelle de la classe Attack du français Naval Group, afin de s’équiper de sous-marins à propulsion nucléaire de facture américaine ou britannique, de nombreux observateurs firent remarquer que la calendrier sous-tendu par une telle décision allait poser de graves problèmes à la Marine Royale Australienne. En effet, les 6 sous-marins conventionnels de la classe Collins actuellement en service, et entrés en service entre 1996 et 2003, auraient toutes les peines du monde à être maintenus en service actif jusqu’en 2050, date optimiste pour la livraison du dernier sous-marin Nucléaire d’attaque destiné à les remplacer. De nombreuses hypothèses ont depuis circulées, comme la location de sous-marins nucléaires américains ou l’extension de vie des Collins, mais aucune n’est véritablement en mesure de répondre aux besoins opérationnels liés au contexte géopolitique en dégradation rapide dans le Pacifique.

Il semble qu’après l’enthousiasme largement excessif affiché par les autorités australiennes suite à l’annonce de ce changement de cap, la réalité des faits commence à s’imposer à Canberra, et les options qui se présentent désormais sont pour le moins loin d’être satisfaisantes, militairement comme économiquement. En effet, selon le site Financial Review, les autorités australiennes étudieraient désormais une solution intermédiaire basée sur l’acquisition de nouveaux sous-marins à propulsion conventionnelle, en particulier celle de nouveaux sous-marins de la classe Collins dans une version modernisée…. En effet, pour amener les 6 sous-marins actuellement en service au delà de 2030, l’Australie avait déjà annoncé un programme de modernisation de 6 Md$ sensé permettre à ces navires basés sur des technologies des années 80, de continuer à assurer leur mission pour les 15 années à venir. Le nouveau standard ainsi défini pourrait permettre, dès lors, de concevoir de nouveaux navires avec une empreinte budgétaire réduite en matière de R&D, pour assurer l’intérim en relevant les navires actuels dans l’attente des hypothétiques sous-marins à propulsion nucléaires à venir.

Les performances offertes par le Shortfin barracuda, que ce soit en terme de vitesse ou de discrétion, sont sans commune mesure avec celles des Collins actuellement en service au sein de la Royal Australian Navy

Pour autant, cette approche très théorique serait loin d’être pertinente, et ce en de nombreux points. Comme dit précédemment, les Collins sont des bâtiments conçus dans les années 80, sur la base du modèle Vâstergötland suédois, soit à deux générations d’écart avec les sous-marins modernes comme le Blekinge suédois, le Taïgei japonais ou le Shortfin français. Beaucoup plus imposants que le modèle d’origine, les Collins australiens rencontrèrent d’immenses problèmes techniques lors de leur mise en service, problèmes qui ne furent finalement réglés qu’au bout d’une quinzaine d’années, à grand renfort de milliards de $. En outre, les navires ont toujours souffert d’une discrétion acoustique limitée, très inférieure à celle des autres navires de l’époque comme le Type 209 allemand ou l’Agosta français. Si ce défaut a en partie été corrigé en redessinant une grande partie du navire, dont le dôme sonar, il n’en demeure pas moins en retrait des standard actuels portés par les navires modernes comme les Soryu japonais, Type 212 allemands et Scorpene français, ainsi que, et c’est problématique, les Type 039A chinois, ceux-là même avec lesquels les unités de lutte anti-sous-marine chinoises s’entrainent.

Dès lors, pour atteindre les niveaux de discrétion acoustique requis pour faire face à la Marine chinoise dans les années à venir, il serait probablement nécessaire de profondément revoir la structure même du navire lui-même, et donc d’entamer des travaux de conception longs et couteux, incompatibles avec le besoin ni avec le calendrier. Pire, cela ferait sans le moindre doute exploser le budget que l’Australie devra consacrer au renouvellement de sa flotte sous-marine, alors même que le choix de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire va déjà profondément entamer les capacités d’investissement du pays, bien au delà de ce que devaient couter les 12 sous-marins shortfin Barracuda de la classe Attack annulés il y a deux mois, précisément pour des questions de besoin opérationnel nécessitant le passage à la propulsion nucléaire au plus vite, et dans un contexte budgétaire tendu suite à l’augmentation des couts du programme australien.

Les hypothèses de location de SNA américains ou britanniques comme solution intérimaire semblent ne pas avoir reçu d’écho favorable auprés de Washington et de Londres.

En d’autres termes, la construction de nouveaux sous-marins de la classe Collins entrainera non seulement des surcouts considérables pour le budget australien de la Défense, mais elle ne permettra de livrer que des navires de second rang, loins d’être à niveau, par exemple, des performances proposées par les Shortfin Barracuda initialement commandés qui, rappelons le, proposaient des performances opérationnelles à mi-chemin entre celles d’un SNA moderne et d’un sous-marin à propulsion conventionnelle. Il faudra bien, à un moment, que la classe politique australienne, et l’opinion publique du pays, prennent conscience de l’incurie de la décision unilatérale de Scott Morrison, il est vrai largement encouragé en cela par Joe Biden et Boris Johnson, dans ce qui se dessine comme étant la plus mauvaise décision stratégique occidentale de ces 30 dernières années.

Malheureusement pour Canberra, la meilleure solution pour répondre à la situation actuelle aurait été incontestablement française, puisque le Shortfin Barracuda à la base de la classe Attak est lui-même dérivé du Barracuda de la classe Suffren, aujourd’hui le sous-marin nucléaire d’attaque le plus moderne de l’arsenal occidental. Si plutôt que claquer la porte au nez de la France comme elle le fit, Canberra avait intégré Naval Group et Paris dans son panel de solutions alternatives, il eut été possible de basculer le programme initial de 12 submersibles de la classe Attack, vers 6 navires de ce type en livraison « rapide » entre 2034 et 2040 permettant de prendre le relais des Collins, puis de 6 SNA dérivés du Suffren basés sur la même infrastructure industrielle, entre 2040 et 2050, le tout pour un cout final probablement assez proche de 90 Md$ planifiés pour les 12 Attack.

Les sous-marins chinois type 039A offrent de hauts niveaux de discrétion acoustique, permettant à la Marine chinoise de s’entrainer contre les navires capables et très silencieux.

Dans les faits, aucun autre pays n’est aujourd’hui en mesure de proposer une solution mixte comme celle-ci en occident. En outre, Canberra se serait évité bien des déboires en privilégiant les SNA français de la classe Suffren, qui emploient des réacteurs nucléaires alimentés en uranium faiblement enrichi à seulement 6%, soit bien en deçà des normes internationales de 20% concernant le traité de non prolifération, là ou les sous-marins américains et britanniques modernes emploient de l’uranium enrichi à 97% comme combustible, soit le taux employé pour les plus puissantes armes nucléaires existantes. Rappelons à ce sujet que de nombreuses voix se dont élevés, notamment aux Etats-unis, pour appeler Washington à n’exporter que des solutions nucléaires militaires employant un carburant faiblement enrichi, précisément pour ne pas créer de précédant au niveau international ayant pour conséquence un dramatique affaiblissement du Traité de Non Prolifération.

Reste à voir, désormais, quels seront les arbitrages de Canberra dans ce dossier. Avec les prochaines élections fédérales de 2022 qui deviennent de plus en plus pressantes, il est peu probable que Scott Morrison se risque à prendre une décision ferme avant cette date, d’autant qu’elle mettrait clairement en avant les conséquences désastreuses de la sortie du programme Attack, et de la manière dont celle-ci fut menée. Une chose est cependant évidente désormais, alors que le pic de tension avec la Chine débutera, selon toute probabilité, dans la seconde moitié de la décennie, l’Australie sera réduite à jouer les second rôles dans le domaine de la guerre sous-marine, et sera même particulièrement exposée du fait de son manque criant de moyens modernes et efficaces dans ce domaine, et ce pour plusieurs décennies. De fait, l’alliance AUKUS, sensée créer les bases d’une coopération militaire occidentale dans le pacifique, sera loin d’atteindre des objectifs probants avant de nombreuses années.

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