N°5 Top 2021 : Quelles sont les forces et faiblesses de l’Armée de terre française ?

Article du 22 Novembre 2021, N°5 du TOP 2021 avec 49.000 lectures uniques

Lors de son audition devant la commission des affaires étrangères et de La Défense du Sénat, le Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre (CEMAT), le général Schill, a déclaré qu’il serait prioritaire de redonner à son armée des capacités accrues en matière d’artillerie et de défense anti-aérienne rapprochée à l’occasion de la prochaine Loi de Programmation Militaire. Il est vrai, et nous avons à plusieurs reprises abordé le sujet dans nos lignes, que ces deux domaines font parti aujourd’hui des points faibles de l’Armée de Terre, en particulier pour s’engager dans un conflit de haute intensité. Mais à travers les déclarations du Général français, et le constat de la réalité des forces en présence notamment face à un adversaire puissant, l’Armée de Terre, si elle dispose de qualités et de forces intrinsèques particulièrement notables, souffre dans le même temps de faiblesses importantes. Dans cet article, nous allons aborder les deux sujets, afin de comprendre les enjeux programmatiques à venir dans un contexte international particulièrement tendu.

Des capacités opérationnelles avancées et parfois uniques

Il est commun de dénigrer systématiquement les Armées françaises, et notamment l’Armée de Terre, en particulier lorsque l’on veut la comparer à d’autres forces comme l’Armée russe. Pourtant, celle-ci dispose de nombreux atouts propres, constituant des plus-values opérationnelles importantes sur le champs de bataille. On pense naturellement à l’excellent niveau opérationnel des hommes qui composent la Force Opérationnelle terrestre, le bras armé de l’Armée de Terre, rompus au combat avec de nombreux engagements au Moyen-Orient et en Afrique. A l’exception de la British Army, et des Armées russes, aucune force armée en Europe n’affiche un tel aguerrissement et savoir-faire au combat de ses personnels, une donnée critique lors d’engagement notamment de haute intensité.

Le remplaçant du vénérable VAB, le VBMR Griffon, est depuis peu déployé en opération extérieure au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane. L’Armée de terre est l’une des armées disposant du meilleur taux de mobilité sous blindage au monde.

En outre, l’Armée de Terre française dispose du plus grand nombre de véhicule blindé en Europe et dans l’OTAN, en dehors des Etats-Unis. Avec plus de 3000 véhicules de transport de troupe blindés et véhicules de combat d’infanterie, épaulés par plus de 1200 véhicules blindés légers, l’Armée de Terre dispose du plus haut taux de transport sous blindage pour ses forces, lui conférant une mobilité au feu sans aucune équivalence en Europe. Même les forces russes, avec pourtant plus du double d’APC (Transport de troupe blindés) et de VCI (véhicule Combat d’Infanterie) en ligne, n’atteint pas la moitié de ce taux français. En outre, au delà de ses chars lourds Leclerc en nombre insuffisant, l’Armée de terre dispose également de nombreux véhicules de combat légers automoteurs, comme les chars légers AMX-10RC et son successeur l’EBRC Jaguar, augmentant encore cette composante qui offre une capacité de manoeuvre blindée inégalée.

Dans le domaine de l’aeromobilité, l’Armée de Terre dispose également d’une flotte d’hélicoptères de manoeuvre conséquente de plus de 100 NH-90, Puma et Cougars, ainsi que d’un savoir faire avéré dans ce domaine, toujours au profit d’une manoeuvre se voulant fulgurante et décisive. Enfin, elle aligne plusieurs régiments hautement spécialisés, dans l’assaut amphibie, l’engagement en milieu montagneux, l’assaut aéroporté et le renseignement, lui conférant des capacités de réponse spécifiques de très haut niveau, parfois même enviées par nos plus puissants alliés. Dans ces conditions, on peut penser que l’Armée de Terre est aujourd’hui largement à niveau pour soutenir la comparaison avec les armées du théâtre européen et méditerranéen. Malheureusement, elle souffre également d’importantes faiblesses héritées de 25 années de laisser-aller budgétaire et capacitaire.

Des faiblesses capacitaires significatives

Comme l’a souligné le Général Schill, deux des plus importantes faiblesses capacitaires actuelles de l’Armée de terre, pour répondre aux besoins de l’engagement de haute intensité, se concentrent sur les domaines de l’Artillerie et de la défense antiaérienne. En matière d’artillerie, pourtant un des points forts de l’Armée française depuis le 15ème siècle, la situation est effectivement critique, avec seulement 77 systèmes CAESAR en service et une poignée de Lance-roquettes unitaires ou LRU, épaulés de mortiers tractés de 120mm et de quelques dizaines de canons automoteurs AUF1 hérités de la guerre froide et plus à même de mener des engagements modernes. Rapporté aux effectifs de la Force Opérationnelle terrestre, le taux de pièces d’artillerie des forces françaises est 5 fois moindre que celui des forces russes, un écart de puissance très significatif, aggravé qui plus est par le manque de capacité à moyenne et longue portée.

Le CAESAR a montré son efficacité et sa précision en opération extérieure. Mais avec seulement 77 pièces en service, l’Armée de terre a un coefficient d’appui d’artillerie 5 fois inférieur à celui de l’Armée russe.

La situation est encore pire dans le domaine de la défense anti-aérienne rapprochée. En effet, en l’absence de menace réelle, l’Armée de terre a progressivement abandonné ses capacités d’autodéfense et de détection dans ce domaine, au profit de la simple utilisation de missiles d’infanterie Mistral, certes performants mais incapables de répondre aux besoins d’une guerre de haute intensité dans leur configuration actuelle. Il n’existe d’ailleurs à ce jour aucun programme destiné effectivement à répondre à cette menace de plus en plus prégnante avec l’arrivée des drones et des munitions vagabondes, ou dans le domaine de la défense C-RAM contre les missiles de croisière, les roquettes et les obus d’artillerie et de mortier. En d’autres termes, aujourd’hui, en l’absence d’une protection dans ce domaine offerte par un éventuel allié, les unités françaises engagées dans une conflit de haute intensité seraient très vulnérables à la majorité des frappes et menaces aériennes.

Ces deux dimensions sont effectivement critiques, mais elles ne constituent pas les seules faiblesses capacitaires de l’Armée de terre nécessitant une réponse rapide. Ainsi, si elle dispose de nombreux blindés, ceux-ci manquent de puissance de feu, notamment pour ce qui concerne les 650 VBCI de combat d’Infanterie équipés seulement d’un canon de 25mm bien trop léger pour faire face aux canons de 35, 40 voire 57mm dont sont équipés les autres VCI modernes. En outre, désormais, la majorités des tourelles de VCI se voit adjoindre des missiles antichars pour accroitre cette puissance de feu, missiles qui là aussi font défaut aux VBCI français. Il en va de même pour les transport de troupe blindés, y compris les nouveaux Serval et Griffon, qui ne seront équipés, dans le meilleur des cas, que d’un tourelleau armé d’une mitrailleuse lourde ou d’infanterie, là ou les APC russes se voient équiper de mitrailleuses lourdes ou de canons légers.

Mobile et performant, le VBCI a fait merveille au Mali. En revanche, son faible blindage et don canon de 25mm semblent insuffisants dans un contexte de haute intensité

Outre le manque de puissance de feu, les blindés français sont également vulnérables, si ce n’est en s’appuyant sur leur mobilité et sur les systèmes soft-kill qui équipent les VBMR et EBRC. En effet, aucun blindé français n’est équipé, ni n’est prévu de l’être à court ou moyen terme, de systèmes de protection actifs de type Hard-kill, pourtant en bien des points indispensables pour accroitre la survivabilité de ces véhicules au combat, et protéger les militaires transportés. Ceci est notamment critique pour les blindés de première ligne, comme les chars Leclerc et les VBCI, qui profiteraient grandement de ce regain de protection dans un contexte de haute intensité.

Enfin, certaines capacités pourtant critiques sont aujourd’hui absentes ou très largement sous-représentées dans l’arsenal de l’Armée de terre. C’est le cas par exemple des systèmes de guerre électronique offensifs et défensifs, ainsi que des drones et plus particulièrement des munitions vagabondes, ou encore des capacités amphibies et de franchissement. Ces problématiques, en partie oubliées depuis la fin de la Guerre Froide, sont à nouveau indispensables pour assurer une manoeuvre fluide et efficace, notamment sur le théâtre européen et dans un contexte étendu au spectre électro-magnétique par exemple. Là encore, faute de pouvoir s’appuyer sur un allié susceptible de compenser ces déficiences opérationnelles, les unités de l’Armée de terre engagées dans un conflit de Haute Intensité face à un adversaire avancé, pourraient se retrouver très exposées.

Un format inadéquate face aux enjeux

Mais le plus important enjeu mis en avant par le général Schill lors de son audition, et pourtant passé inaperçu des sénateurs, dépasse de loin ces aspects techniques et technologiques. En effet, selon lui, il va être indispensable à l’Armée de terre d’être en mesure d’engager une force armée à l’échelle d’une division, c’est à dire une force opérationnelle rassemblant 15 à 20.000 combattants agissants de manière coordonnée sur le champs de bataille. Si le système de commandement et de communication au coeur du programme SCORPION et son évolution TITAN permet en théorie cela, le format de l’Armée de terre aujourd’hui, ne lui permet pas de déployer une force dépassant le format d’une brigade à court terme, et de deux brigades dans un délais de 3 mois, et ce dans le meilleur des cas, selon les études prospectives de l’OTAN.

Malgré ses atouts, l’Armée de Terre souffre de sérieuses lacunes capacitaires, et d’un format trop contraint pour répondre aux enjeux sécuritaires qui se dessinent

Dès lors, pour être en mesure d’engager simultanément une division, soit 3 brigades, dans des délais raisonnables de quelques semaines, l’Armée de terre va devoir profondément faire évoluer son format actuel. Il serait alors nécessaire d’être en mesure de soutenir le déploiement d’une brigade en action continue en opération extérieure, comme c’est le cas aujourd’hui de Barkhane dans le Sahel, mais également de maintenir une division entière, soit 3 brigades, prêtes à l’engagement dans des délais ne dépassant pas 3 ou 4 semaines. Cela supposerait, dans les faits, d’augmenter les effectifs opérationnels de l’Armée de terre de prés de 40.000 à 50.000 hommes, soit 35 à 40 régiments, mais également de les équiper, de les entrainer et de les logers.

Pour y parvenir, il serait nécessaire d’augmenter le budget dédié à l’Armée de terre de 6 à 8 Md€ par an, ainsi que de mettre en place des procédures de recrutement largement renforcées pour augmenter le nombre de candidats, ainsi que la fidélisation des militaires eux-mêmes. En effet, rien ne garantit, aujourd’hui, que l’Armée de terre puisse maintenir ses standards et exigences de recrutement pour atteindre un tel format, surtout si l’objectif est d’y parvenir dans des délais relativement courts en cohérence avec l’évolution de la menace. On peut naturellement envisager la remise en place d’un Service National, mais cela s’avèrerait totalement contre-productif pour répondre aux enjeux de défense. En effet, la technicité demandée aux militaires modernes, y compris aux fantassins ou aux équipages de blindés, dépassent de loin ce qu’il serait possible d’inculquer à des appelés en une année ou moins. En outre, cela mobiliserait des capacités immenses en matière de formation et de personnels, sans aucun bénéfice opérationnel effectif. Il s’agirait, là, incontestablement de la plus mauvaise solution pour l’Armée de terre, qui en subirait les plus importantes contraintes.

En revanche, il pourrait être possible d’envisagé la constitution d’une forme de Garde Nationale, composée en majeure partie de réservistes encadrés par des militaires de carrière, et spécialisée précisément dans l’engagement de Haute Intensité. Cette hypothèse avait déjà fait l’objet d’une analyse détaillée il y a quelques mois, et pourrait représenter une solution privilégiée pour répondre à ces enjeux dans un contexte budgétaire, RH et un calendrier contraint. Quoiqu’il en soit, d’une manière ou d’une autre, l’Armée de terre devra impérativement accroitre ses effectifs disponibles pour répondre aux enjeux de défense qui se profilent dans un avenir de plus en plus proche.

Conclusion

On le comprend, l’Armée de terre française aujourd’hui dispose de sérieux atouts à faire valoir sur le champs de bataille, mais également de certaines lacunes très problématiques dès lors que l’on envisage un engagement majeur de haute intensité. Les réponses qui doivent être apportées sont désormais contraintes par un calendrier qui n’est plus du ressort des autorités françaises, ni de leur agenda politique ou budgétaire, mais qui est piloté par les tensions internationales qui se multiplient sur la planète, y compris en Europe.

Une chose est en revanche certaine, en dépit des qualités indiscutables dont font preuves aujourd’hui les unités et les hommes et femmes de l’Armée de Terre, celle-ci va devoir, très rapidement, évoluer en profondeur pour répondre aux transformations en cours sur l’échiquier international. Il en va, d’ailleurs, de même pour la Marine Nationale et l’Armée de l’Air et de l’Espace, toutes deux étant comme l’Armée de Terre, contraintes par des formats et des doctrines d’engagement hérités d’une période révolue. On peut même se demander si, aujourd’hui, il est pertinent d’attendre les résultats de la prochaine élection présidentielle et législative pour arbitrer dans ce domaine, tant il apparait clair que le fossé se creuse rapidement face à certains adversaires potentiels. A trop vouloir rester dans sa zone de confort, la France risque bien d’envoyer ses soldats au combat sans qu’ils ne disposent des moyens nécessaires pour remplir leur mission, ou plus prosaïquement, sans qu’ils aient les capacités de se défendre efficacement.

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