N°4 Top 2021 : La commande de Rafale des EAU pourrait engendrer de nouveaux contrats à court terme

Article du 7 décembre 2021, N°4 du TOP 2021 avec 97.000 lectures uniques

La commande de 80 avions Rafale signée vendredi dernier par les Emirats Arabes Unis a profondément boulversé la dynamique industrielle autour de l’avion de combat français, en sécurisant la pérennité et la production de la ligne d’assemblage sur les dix années à venir, et en mettant sur un pied d’égalité le Rafale et le F35, Abu Dabi ayant confirmé qu’il était toujours déterminer à acquérir les 50 avions de combat américains auprés de Lockheed-Martin pour évoluer aux cotés du nouvel avion français. Mais cette commande met également sous pression plusieurs partenaires de la France, qui avaient signifié une intention potentielle de commande de l’appareil, alors que la ligne de production de Merignac passera dans les mois à venir un à rythme de production de 3 avions par mois, considérée comme la limite haute de celle-ci. En effet, plusieurs pays, comme le Qatar, l’Égypte, l’Inde ou l’Indonésie, sont actuellement en pour-parler avec Dassault Aviation, la Team Rafale et les services de l’Etat français, pour d’éventuelles commandes supplémentaires.

Le Qatar fut le second client à commander l’avion de combat français en 2015, peu après l’Egypte. Les 24 appareils commandés initialement furent complétés en 2017 par la levée d’une option pour 12 appareils supplémentaires, ainsi que la modernisation au standard F3R de l’ensemble de la flotte. A cette occasion, Doha prit également une nouvelle option, cette fois sur 36 appareils supplémentaires. Dans le même temps, le petit état gazier commanda 24 Eurofighter Typhoon et 36 F-15QA pour compléter sa flotte de chasse, ce qui laissait alors peu d’espoir à la France de voir cette option se réaliser. La situation est désormais toute autre avec la commande des 80 Rafale Emirati, Abu Dabi étant le principal concurrent géopolitique de Doha dans le Golfe Persique. De fait, Doha pourrait être rapidement tenté de passer une commande supplémentaire en levant l’option de 36 appareils au standard F4, de sorte à aligner 72 Rafale dans une flotte de 132 avions de combat modernes, soit autant que les 130 Rafale et F35 visés par les EAU.

Le Qatar a toujours une option sur 36 Rafale supplémentaires, option qui pourrait être lever sur l’autel de la compétition que se livrent Doha et Abu Dabi dans le Golfe Persique

Pour Le Caire, l’intérêt concernant le standard F4 avait été clairement annoncé alors même que le pays commandait 30 Rafale supplémentaires au printemps dernier, avec l’objectif annoncé d’opérer à terme une flotte de 80 appareils de ce type. Pour les forces aériennes égyptiennes, qui mettent également en oeuvre des F-16 américains mais aussi des Mig-29 et des Su-35 russes, l’intérêt du Rafale est double. En premier lieu, il permet de communiquer aussi bien avec des plate-formes américaines qu’avec des plate-formes russes, la France étant moins rigide que les Etats-Unis dans ce domaine. En second lieu, du fait de l’acquisition de materiels russes, et notamment de chasseurs Su-35 et Mig-29, Le Caire se sait pertinemment exclue de la possibilité d’acquérir à court ou moyen terme le F-35 américain, et le Rafale, dans sa version F4, offre précisément des capacités comparables à celle de l’avion américain.

L’Inde est également l’un des prospects les plus sérieux pour Dassault Aviation, et ce à plusieurs niveaux. En premier lieu, les forces aériennes indiennes pressent New Delhi de commander en urgence un second lot de 36 Rafale, afin de compléter les deux escadrons en cours de formation avec les 36 premiers appareils commandés, et dont la livraison est presque intégralement effectuée. En effet, ces appareils constituent désormais un outil critique aux mains des Forces aériennes Indiennes, pour tenir en respect leurs homologues chinoises et pakistanaises qui, elles aussi, se modernisent à grandes enjambées, avec l’arrivée d’appareils très modernes comme le J-20 ou le JF-17 BlockIII. Dans le même temps, l’avion français est engagé dans une compétition face au Super Hornet américain pour équiper les futurs porte-avions indiens, tout en participant à la compétition MMRCA 2 qui porte sur l’acquisition de 114 appareils légers ou moyens en production locale.

L’Indian Air Force ne cesse de réclamer une seconde commande de 36 Rafale afin de renforcer ses capacités face aux forces aériennes pakistanaises et chinoises.

Or, dans le cas de l’Inde, le Rafale dispose de nombreux atouts sur ses concurrents américains ou européens. En premier lieu, la première commande de 36 appareils intégrait la construction d’un vaste site de maintenance permettant de soutenir une flotte de plus de 150 avions Rafale si besoin. En outre, contrairement au F-16(21), Gripen E et autre F-15EX, le Rafale a déjà été porté aux standards indiens, notamment pour mettre en oeuvre des armements et des équipements spécifiques à l’IAF. Ces deux facteurs concourent à rendre le Rafale économiquement plus compétitif que ses concurrents potentiels. Enfin, et c’est loin d’être négligeable, en Inde, comme en Egypte ou en Grèce, le Rafale jouit d’une image exceptionnelle auprès de l’opinion publique, et l’annonce de commandes supplémentaires serait incontestablement accueillie très positivement par celle-ci.

L’Indonésie, elle aussi, est en négociation avec la France pour acquérir 36 avions Rafale, dans un effort visant à porter les forces aériennes indonésiennes à 170 appareils d’ici 2030. Si, un temps, l’annonce d’une commande venue de Jakarta était annoncée comme prochaine, il semble désormais que les négociations aient pris une trajectoire plus lente, voire plus difficile, et ce d’autant que le pays a signé un partenariat naval ambitieux avec l’Italie, en acquérant 6 frégates FREMM, sans que la France n’ait eu vent de ces négociations. Il est vrai qu’à l’instar de l’Inde, les négociations en matière de contrats d’armement avec Jakarta sont réputés difficiles, les russes ayant put en faire l’experience avec la commande de 12 chasseurs Su-35 toujours à l’arrêt depuis 5 ans maintenant.

La Grèce a laissé entendre qu’une nouvelle commande de Rafale n’était pas exclue à l’avenir, même si pour l’heure les capacités budgétaires du pays ne permettent pas d’aller au delà des 24 appareils dejà commandés.

Enfin, la Grèce a laissé également entendre qu’une nouvelle commande de Rafale français n’était pas à exclure, en parallèle d’une commande de F-35 américains. Mais celle-ci ne pourra intervenir que dans un avenir relativement lointain, Athènes s’étant déjà engagée lourdement sur le plan budgétaire avec l’acquisition de 24 Rafale et de 3 frégates FDI, ainsi que la modernisation de 80 de ses F-16 au standard Block 70 Viper, et étant actuellement engagé dans des négociations au sujet de corvettes Gowind 2500. En outre, au delà de ses composantes navales et aériennes, les forces armées grecques doivent également désormais financer la modernisation de son parc de blindés médians, soit prés de 2500 véhicules allant de VCI au blindé léger.

D’autres pays ont été désignés comme de potentiels partenaires de la France au sujet du Rafale, comme c’est le cas de l’Irak mais aussi de l’Ukraine. Pour ces pays, comme pour d’autres pays d’Europe de l’Est, d’Asie et d’Amérique du Sud, la solution pourrait venir du modèle mis en oeuvre avec la Grèce et la Croatie, sur la base d’avions d’occasion prélevés sur le parc de l’Armée de l’Air voire de la Marine Nationale, et remplacés par des appareils neufs sur un standard supérieur. Au delà de la perte capacitaire temporaire que de tels contrats peuvent engendrer, cette approche est économiquement positive tant pour l’industrie de défense que pour le budget de l’Etat, tout en permettant aux forces armées nationales de disposer d’appareils neufs, et potentiellement plus aptes à évoluer vers des standards supérieurs, au delà du standard F4.2. En outre, cela permet d’étendre le parc d’utilisateurs de l’avion français, ce qui engendre une activité industrielle récurrente significative avec 100 emplois directs, indirects et induits par avion exporté, et une fidélisation des forces aériennes vers les équipements français. Rappelons en effet que sur les 6 clients exports à ce jour du Rafale, 5 étaient des clients du Mirage 2000.

La prochaine LPM pourrait voir le format de l’Armée de l’Air et de l’Espace, et potentiellement celui de la chasse embarquée de la Marine Nationale, augmenter pour répondre aux nouvelles exigences sécuritaires mondiales

Pour tous ces clients potentiels, une course contre la montre s’est désormais engagée de sorte à bloquer les créneaux de production restant sur la ligne de Mérignac, soit un total de 120 appareils à produire sur les 10 années à venir. Il semble en effet hautement improbable qu’une production locale soit envisagée pour des volumes allant d’une douzaine à une quarantaine d’appareils maximum, de même qu’il serait nécessaire de cumuler au moins 200 à 250 nouvelles commandes sur 10 ans pour justifier de la mise en oeuvre d’une seconde ligne de production. En dehors du contrat MMRCA 2 indien très spécifique, les places sont désormais comptés pour les futurs clients du Rafale, et ce d’autant que la France elle même pourrait être amenée à augmenter le volume de ses propres commandes à partir de 2025, et l’arrivée d’une nouvelle Loi de Programmation Militaire s’appuyant sur un probable nouveau Livre Blanc, faisant fi des formats actuels issus d’une période sécuritaire révolue.

Reste que cette situation est également à double tranchant. En effet, les autres acteurs internationaux, comme Eurofighter et Saab en Europe, ou Boeing aux Etats-Unis, souffrent quant à eux d’un déficit de production, et pourraient dès lors tenter le tout pour le tout pour venir s’emparer de parts de marchés initialement destinées à l’avion français, sachant précisément où venir frapper et avec quels arguments pour tenter d’infléchir les positions des dirigeants de chacun de ces pays. Une chose est certaine, les équipes de négociateurs commerciaux de Dassault Aviation et de la team Rafale, déjà très sollicitées en 2021, vont probablement connaitre une année 2022 tout aussi intense. On ne peut que leur souhaiter le même succès que pour l’année qui se termine !

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