N°6 Top 2021 : Quelles sont les forces et les faiblesses de la Marine Nationale ?

Article du 23 Novembre 2021, N°6 du TOP 2021 avec 42.000 lectures uniques

L’entrée en service de la nouvelle frégate Alsace, qui offre des capacités anti-aériennes renforcées tout en conservant les capacités de lutte anti-sous-marine et de lutte anti-navire des FREMM de la classe Aquitaine, a été, à juste titre, saluée comme un pas important dans l’effort de modernisation de la Marine Nationale. De nombreux autres programmes sont en cours pour soutenir cet effort, dont les frégates de défense et d’intervention FDI, les sous-marins nucléaires d’attaque de la classe Suffren, les Pétroliers ravitailleurs de la classe Jacques Chevallier, les futurs Patrouilleurs Océaniques ou encore le programme de guerre des Mines SLAM-F, tous devant entrer en service au cours de la présente décennie. La décennie suivante verra, quant à elle, l’arrivée du remplaçant du porte-avions nucléaire Charle de Gaulle, ainsi que celle des nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins désignés pour l’heure par l’acronyme SNLE-3G, tous deux participants à la posture de dissuasion française.

Dès lors, il est incontestable qu’un effort remarquable a été consenti depuis plusieurs années, et en particulier au cours de la présente Loi de Programmation Militaire 2019-2025, pour transformer la Marine Nationale française, et lui conférer les navires, mais également les aéronefs nécessaires à ses missions dans les années à venir. Pourtant, si celle-ci dispose en effet d’atouts marqués dans de nombreux domaines, à l’instar de l’Armée de Terre, elle souffre également de certaines lacunes qui peuvent sévèrement entraver ses capacités opérationnelles dans l’hypothèse d’un engagement de Haute Intensité, et ce alors qu’elle représente, en de nombreux aspects, la première ligne de défense et de projection de puissance de la France dans le Monde. Dans cet article, nous analyserons ces deux aspects, afin d’identifier les priorités en matière de programmation de défense dans les mois et années à venir.

Une force navale réduite mais aux capacités globales

En bien des domaines, la Marine Nationale dispose de capacités qui, aujourd’hui, ne sont mises en oeuvre que par une poignée de grandes marines militaires mondiales, et offre ainsi à la France une panoplie de moyens d’action exceptionnelle. Ainsi, elle aligne 10 sous-marins à propulsion nucléaire, dont 4 SNLE participant à la dissuasion, et en théorie, 6 SNA (Sous-marins Nucléaire d’Attaque) assurant la protection des premiers, ainsi que des grandes unités de surface. Dans le monde, seuls 4 marines, en dehors de la France, disposent de telles capacités, celles des 4 autres membres du Conseil de Sécurité des Nations Unis. A cela s’ajoute un porte-avions à propulsion Nucléaire, le Charles de Gaulle, qui n’est autre que le seul porte-avions nucléaire non américain en service à ce jour, ainsi que le seul porte-avions doté de catapultes n’appartenant pas à l’US Navy, jusqu’à l’entrée en service du premier Type 003 chinois. Cette caractéristique permet au Charles de Gaulle de mettre en oeuvre, outre les avions de combat Rafale offrant des capacités identiques à celles des avions basées à terre, des avions de détection aérienne E2 Hawkeye, et confère à ses appareils embarqués une allonge supplémentaire en ne gaspillant pas 20% de leur carburant pour la seule phase de décollage.

La Charles de Gaulle est le seul porte-avions nucléaire et le seul porte-avions doté de catapultes en service à ce jour n’appartenant pas à l’US Navy

Au delà de ses capacités sous-marines et aéronavale embarquée, la Marine Nationale dispose également de 3 Porte-hélicoptères d’Assaut de la classe Mistral, navires parmi les plus performants de ce type, conférant une importante capacité de projection de puissance et d’assaut amphibie aux armées françaises dont très peu de Marines dans le monde sont effectivement dotées. Les PHA Mistral comme le PAN Charles de Gaulle sont escortés par une flottille de frégates en pleine mutation, alignant aujourd’hui 2 frégates de défense aérienne de la classe Forbin armées de 48 missiles anti-aériens Aster 15 et 30, ainsi que 2 frégates anti-aériennes de la classe Alsace (le sister-ship de l’Alsace, la Lorraine, entrera en service en 2022), et de 6 frégates polyvalentes FREMM de la classe Aquitaine. Très performantes dans le domaine anti-sous-marin, les FREMM françaises disposent également chacune de 16 missiles de croisière MdCN d’une portée de plus de 1200 km, là encore une capacité partagée par un nombre très réduit de marine mondiale à ce jour. A cela s’ajoutent 5 frégates légères furtives de la classe Lafayette, 4 frégates Type 70 qui seront remplacées par les FDI à partir de 2025, une dizaine de patrouilleurs hauturier A69, ainsi que 6 frégates de surveillance classe Floreal qui assurent la protection des espaces navals des territoires ultra-marins français.

Au delà de ces unités de ligne, la Marine Nationale dispose également de pétroliers ravitailleurs classe Durance, de navires de renseignement et d’écoute électronique, de chasseurs de mines Tripartite, ainsi que de divers navires de patrouille pour un total de plus de 100 bâtiments, auxquels s’ajoutent la plus ancienne aéronautique navale mondiale forte d’une quarantaine de chasseur embarqué Rafale Marine, de 3 avions d’alerte aérienne avancée Hawkeye, de 18 avions de patrouille maritime Atlantique 2, de 27 hélicoptères de lutte anti-sous-marine NH-90 Caïman Marine, et de nombreux autres aéronefs de surveillance et de soutien à l’engagement, pour un total de 200 appareils. Ceci confère à la Marine Nationale des capacités opérationnelles globales, surclassant même parfois, qualitativement parlant, des grandes marines mondiales comme la Chine, la Russie ou la Japon dans certains domaines. En outre, et contrairement à ces pays, la Marine nationale dispose d’un atout considérable, celui de pouvoir s’appuyer sur de nombreux territoires nationaux répartis sur presque tous les océans, lui offrant des bases d’appui et de soutien inaccessibles à de nombreux pays, qui doivent alors négocier au cas par cas les escales de leurs propres flottes pour soutenir leur déploiement à la Mer.

Des arbitrages budgétaires à fort impact opérationnel négatif

De fait, en portant un regard macroscopique sur la Marine Nationale, il apparait que celle-ci s’avère être conçue avec cohérence et ambition, en dépit de son format relativement réduit. Rappelons, à titre d’exemple, que la Chine produit en deux années seulement autant de destroyers et de frégates que n’en dispose la Marine française, et que plusieurs marines asiatiques, dont celle du Japon et de la Corée du Sud, la surclasse très largement numériquement parlant. Même un pays comme la Russie, pourtant 25% moins riche de la France, aligne 5 fois plus de sous-marins et 3 fois plus de navires de surface combattants que la marine Nationale. En revanche, aucun de ces pays ne dispose de porte-avions Catobar comme le Charles de Gaulle, ni même de capacités de projection de puissance comme celles conférées par le couple Mistral et FREMM Aquitaine. Pourtant, lorsque le regard se porte sur certains détails, il apparait que ces unités navales françaises souffrent elles aussi de failles capacitaires importantes.

Les Porte-hélicoptères d’assaut classe Mistral et les FREMM classe Aquitaine sont deux composantes essentielles de la capacité de projection de puissance de la Marine Nationale

Nous avons déjà abordé de manière détaillée l’une de ces failles majeures, à savoir la configuration du système de silos verticaux Sylver qui équipe les frégates françaises, britanniques et italiennes. En effet, contrairement aux systèmes américains, russes ou chinois, le SYLVER conçu par Naval Group est particulièrement rigide, ne permettant d’embarquer qu’un type de missile par type de silo. Ainsi, les silos « longs » Sylver 70, ont été conçus pour accueillir le missile MdCN de croisière. Mais il est impossible de les équiper de missiles anti-aériens Aster si besoin est, comme dans le cadre d’une mission d’escorte. Dès lors, les frégates françaises de la classe Aquitaine et probablement les futurs FDI, ne disposent ou ne disposeront que de 16 silos verticaux pour accueillir des missiles anti-aériens, un faible nombre au regard des nouvelles menaces et des risques d’attaques de saturation, c’est à dire avec un nombre de vecteurs dépassant le nombre de missiles défensifs. Qui plus est, là ou les Redut russe et Mk41 américains permettent d’ensilotter 4 missiles anti-aériens à moyenne portée 9M100 ou ESSM par silo en lieu et place d’un unique missile à longue portée, le Sylver en est incapable, alors même que la Marine Nationale n’a jamais équipé ses navires de systèmes antimissiles à courte portée de type CIWS, comme le Phalanx ou le Goalkeeper.

De fait, en dépit de la qualité de leurs missiles anti-aériens, les frégates françaises sont vulnérables, tout cpùùe les navires qu’elles doivent escorter par transitivité, à des attaques aériennes massives, en particulier celles employant des drones capables de saturer les défenses de l’adversaire. Et si la Charles de Gaulle dispose effectivement d’un système d’auto-défense PAAMS comparable à celui qui équipe les frégates Horizon, les 3 PHA Mistral, quant à eux, en sont dépourvus, et ne disposent en tout et pour tout que de 2 systèmes anti-aériens à très courte portée SIMBAD armés chacun de seulement 2 missiles Mistral, pour assurer leur auto-défense, très insuffisants pour des navires de cette valeur opérationnelle s’ils devaient être engagés dans un conflit de haute intensité.

Le Charles de Gaulle est équipé de 4 systèmes Sylver 43 armés de 32 missiles Aster 15 pour assurer sa propre défense anti-aérienne

Il s’agit, d’ailleurs, d’un constat global concernant les unités navales de surface françaises, comme les frégates de surveillance ou les Patrouilleurs Hauturier, tous étant particulièrement mal équipés en matière de défense anti-aérienne et de lutte anti-sous-marine. En outre, rien ne laisse penser que les futurs European patron Corvette destinées à remplacer les Frégates de Surveillance, ni les Patrouilleurs Océaniques qui remplaceront les A69, seront mieux lotis dans ces domaines, en dehors de l’ajout d’un sonar de coque. En comparaison, les corvettes chinoises Type 056A emportent quant à elles, un sonar tracté et un sonar de coque, ainsi qu’un système anti-aérien d’auto-défense FL-3000N armés de 8 missiles à courte portée. Quant aux corvettes Gowind2500 conçues et exportées par Naval Group, elles emportent 16 missiles Mica VL pour leur defense anti-aérienne, et un système sonar complet épaulé par 2 tubes lance-torpilles triples. Les corvettes russes, elles, disposent pour la plupart d’une puissance de feu sans commune mesure avec les bâtiments français de même tonnage et même fonction.

Un format qui ne répond pas aux exigences à venir

Mais, là encore à l’instar de l’Armée de terre, la plus importante faiblesse de la Marine Nationale aujourd’hui, reste incontestablement son format trop restreint pour soutenir un engagement majeur. Le point le plus notable est évidement l’absence d’un second porte-avions, qui interdit de disposer d’une réelle permanence des capacités aéronavales embarquées, pourtant indispensable dès lors que l’on traite les questions de haute intensité. En effet, la disponibilité opérationnelle du Charles de Gaulle, toute remarquable qu’elle puisse être, est en revanche pour le moins prévisible, comme elle l’est pour tous les navires de ce type, ceci offrant à un adversaire potentiel la possibilité de choisir le créneau le plus adapté pour éviter de devoir se confronter à ce navire, et ses chasseurs embarqués. De même, si 3 PHA sont en service, l’un d’eux est assigné à la mission Jeanne d’Arc de formation des élèves officiers de la Marine Nationale, ce qui prive cette dernière d’un tiers de ses capacités de projection 6 mois par an. Et si le navire est en mission Jeanne d’arc dans le Pacifique, alors qu’un autre Mistral est en entretien périodique, il ne reste à disposition de la France qu’un unique PHA pour mener d’éventuelles opérations amphibies.

La décision de remplacer les 5 dernières frégates FREMM par 5 frégate de Défense et d’Intervention FDI a engendré un surcout de 1,5 Md€ et une extension de délais de 5 années dans le renouvellement des frégates de premier rang de la Marine Nationale

Le constat est le même concernant les frégates dites de 1er Rang, qui doivent être au nombre de 15 selon le Livre Blanc de 2013. Non seulement ce chiffre n’est pas atteint aujourd’hui et ne le sera pas avant la fin de la décennie, avec le retrait des T70 et le report des livraisons de navire de remplacement lié au programme FDI en lieu et place des 5 dernières FREMM, mais il est, de l’aveu même de l’Etat-Major de la Marine, insuffisant pour répondre à la pression opérationnelle actuelle. Celui-ci a d’ailleurs entrepris de doubler les équipages de certaines de ses frégates FREMM afin d’augmenter de 50% le temps de présence à la mer de chaque navire et palier en partie ce déficit capacitaire. Cette solution, par ailleurs employée depuis de nombreuses années dans la flotte sous-marine, permet en effet d’optimiser la disponibilité de la flotte sans user outre mesure les équipages eux-mêmes. En revanche, il ne s’agit là que d’un artifice efficace en temps de paix. En temps de guerre, ce modèle ne permet plus d’augmenter la présence à la mer de la flotte, ni d’absorber les effets de l’attrition au combat.

Dès lors, force est de constater que le format de la Marine Nationale, qu’il s’agisse de la flotte sous-marine, y compris les SNLE, des groupements aéronavals et amphibies, comme de la flotte de surface et de soutien, n’est aujourd’hui plus en adéquation avec la réalité de la menace, face à des adversaires potentiels qui, eux, renforcent rapidement leurs capacités navales, comme la Russie qui accepte au service 3 sous-marins et 10 navires de surface par an, ou la Chine qui accepte autant de sous-marins et davantage de navires de surface dont des unités majeures comme les porte-avions Type 003 ou les porte-hélicoptères Type 075. Pour satisfaire à ces besoins, il serait en effet nécessaire d’accroitre le format de la flotte de 30 à 50%, avec notamment un second porte-avions, un cinquième SNLE, au moins 3 sous-marins d’attaque, 6 à 8 frégates et une dizaine de corvettes supplémentaires, ainsi que les aéronefs et drones nécessaires à leurs mise en oeuvre.

Les frégates russes de la classe Admiral Gorshkov emporteront des 2022 des missiles anti-navires Hypersoniques 3M22 Tzirkon contre lesquels les frégates occidentales n’ont pas de capacité de défense efficace à ce jour

Elle pourrait ainsi parer à un grand nombre de scénarios probables à moyen et long terme, que ce soit dans le bassin Méditerranée, en Atlantique, mais également dans le Pacifique et l’Ocean Indien. Pour y parvenir, la Marine Nationale devrait alors voir ses crédits d’équipement atteindre 4,5 à 5 Md€ par an, et ses effectifs augmenter de 30% pour atteindre les 55.000 marins, soit une augmentation globale du budget de l’ordre de 5,5 à 6 Md€ par an, en partie dédiée à la force de dissuasion nationale.

Conclusion

On le comprend, La Marine Nationale française dispose aujourd’hui d’atouts et de savoir-faire à très forte valeur ajoutée opérationnelle, en faisant une force navale de premier plan dans le monde. En revanche, les arbitrages défavorables qui se sont succédés ces 25 dernières années, tant dans le domaine technologique que capacitaire, ont fortement entaché la portée de cette efficacité, au point d’engendrer certaines vulnérabilité critiques, et un manque de resilience sensible dès lors qu’il s’agirait d’engager ses unités dans un conflit de Haute Intensité. Alors que de nouvelles menaces apparaissent, comme les missiles anti-navires balistiques et/ou hypersoniques ou les drones aériens, navals et sous-marins; que les capacités de détection et d’engagement à longue portée se démocratisent sur la planète, et que les marines de concurrents déclarés se développent à un rythme effréné, il convient de mener une réflexion approfondie non pas sur ce que le pays, ou le budget, pourrait permettre, mais sur les moyens nécessaires pour répondre à ces menaces avérées, puis de faire l’effort de trouver les modèles de financement mais également de recrutement pour y répondre.

Sans une vision claire, objective et dépourvue de filtre de ces menaces, toutes les réponses qui pourront être apportées seront en décalage avec ce à quoi les hommes et les femmes de la Marine Nationale devront se confronter dans un avenir de plus en plus proche. La France ne peut plus, désormais, se satisfaire de disposer « d’une frégate par océan », ou d’un porte-avions à mi-temps. Certes, ses alliés peuvent parfois pallier certaines indisponibilités, mais pour défendre les territoires ultra-marins, pour renforcer les capacités dissuasives de la Grèce, ou pour mener une opération de projection de puissance en Afrique, il est probable que Paris ne pourra compter que sur ses propres navires, ses propres aéronefs, et ses propres militaires. Pour la Marine Nationale, comme pour l’Armée de Terre, et l’Armée de l’Air et de l’espace, il est désormais indispensable de mener à terme une réflexion approfondie et rapide de sorte à répondre aux enjeux de défense qui se profilent dans un calendrier de plus en plus court.

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