N°7 Top 2021 : F-35 suisses : Prix en hausse et compensations industrielles en baisse

Article du 30 Novembre 2021, N°8 du TOP 2021 avec 36.000 lectures uniques

A peine 5 mois après la sélection du F-35A de Lockheed-Martin pour remplacer les F-5 et F/A 18 des forces aériennes helvétiques, les annonces et les désillusions s’accumulent pour les industriels, mais également pour les contribuables suisses, qui vont devoir largement plus mettre la main au porte-feuille qu’annoncé initialement pour acquérir les 36 avions de combat américains. En effet, à l’occasion de la publication des données contractuelles proposées par les Etats-Unis à Berne dans le cadre de ce contrat, les premiers dérapages sont d’ores et déjà apparents, et vont très probablement lourdement peser dans la votation citoyenne qui se dessine, ainsi que sur l’enquête parlementaire diligentée il y a quelques jours.

En premier lieu, il est apparu que l’enveloppe budgétaire consacrée à l’acquisition des 36 appareils avait connu une hausse sensible entre juin et novembre, de prés de 20%, amenant le prix demandé par Lockheed-Martin à 6 milliards de francs suisses, officiellement attribuées aux perspectives d’inflation d’ici 2031. Etonnement, cependant, le contrat portant sur l’acquisition des batteries de missiles anti-aériens Patriot, lui, est resté identique à 1,9 Md FS. De toute évidence, le risque inflationniste est très sectoriel outre-atlantique. En outre, une clause contractuelle assassine est apparue dans le contrat proposé par Washington, selon lequel les surcouts d’exploitation éventuels, qui devaient initialement être pris en charge par le vendeur américain, ne le seront que jusqu’en 2031. Sachant que la flotte acquise par Berne est sensée être en service durant les 50 prochaines années, et que la livraison des appareils ne débutera qu’à partir de 2026, le risque budgétaire est minime pour les Etats-Unis, et le piège évident pour les suisses eux-mêmes.

Pour la Norvège, les prix annoncés par Lockheed-Martin lors des récentes négociations commerciales en Suisse ou en Belgique ne représentent pas la réalité des couts auxquelles elle est elle-même confrontée

Outre le milliard de FS supplémentaires que couteront les 36 F-35A, les industriels suisses ont eu la mauvaise surprise de constater que les compensations industrielles liées au contrat, qui devaient initialement représenter 3,6 Md FS dont 1,1 Md FS en Suisse Romande, s’était vu ramené à seulement 2,9 Md FS. Alors qu’elles devaient, contractuellement, représenter 60% de la valeur du contrat final, elles ne représentent désormais plus que 48% de ce montant, sans tenir compte des couts de maintenance, soit un manque à gagner de 700 millions de FS. Non seulement celui-ci entrainera un déficit social en matière d’emploi et d’activité industrielle pour l’économie helvétique, mais avec un taux de prélèvement moyen de 43%, le manque à gagner pour les finances publiques helvétiques s’élèvera quant à lui à 300 millions de FS, auxquels devront s’ajouter les 1 Md FS supplémentaires du contrat. Rapportée aux quelques 2,2 millions de foyers fiscaux helvétiques, cette hausse représentera un surcout de presque 600 FS par foyer. Mais celle-ci ne concerne, malheureusement, que le volet acquisition, et d’autres mauvaises surprises attendent les contribuables suisses dans les mois à venir.

Ces annonces mettent également à mal la crédibilité des évaluations menées par Armasuisse dans la compétition qui vit le succès du F-35. En effet, selon le groupe chargé de cette sélection, le choix du F-35 permettait à la Suisse d’économiser 2 Md FS sur les 30 années de mise en service des appareils, en comparaison du second mieux disant. Or, en 5 mois de temps, ce sont déjà 1,3 Md FS qui se sont évaporés, et ce sur le seul dossier des acquisitions. Sachant que Lockheed et Washington ne compenseront plus les surcouts d’exploitation au delà de 2031, une fois la flotte intégralement livrées et opérationnelles, il ne fait aucun doute, désormais, que le volet budgétaire du contrat a été sciemment manipulé par les négociateurs américains. En outre, il fait peu de doute que ceci n’ait pu se faire sans la complicité, au mieux passive, des autorités suisses, de sorte à presenter des chiffres accréditant le choix recherché.

Le remplacement des F/A 18 et F-5 des forces aériennes helvétiques pourrait être à nouveau reporté si la votation prévue venait à casser le contrat passé avec Lockheed-Martin

On comprend, dès lors, les avis exprimés dans ce dossier, selon lesquels es autorités suisses comme Armasuisse n’auraient pas tant menti aux autres participants de la compétition, qu’ils auraient sciemment mentis aux suisses eux-mêmes. Et les éléments qui aujourd’hui ressortent, à peine quelques mois après l’arbitrage, accréditent clairement cette thèse. Une étude objective publiée sur la base des valeurs constatées par la Norvège sur sa flotte de F-35A, estime d’ailleurs que les chiffres annoncés dans le contrat Suisse sont « fantaisistes », et surtout que le contrat lui-même n’est pas du tout révélateur des couts réels d’acquisition comme de maintenance des appareils. En particulier, le package de services, munitions et pièces détachées nécessaires à la mise en oeuvre opérationnelle des appareils aurait été largement sous-évalué en Suisse, mais aussi en Belgique et aux EAU, de sorte à presenter un prix « facial public » bien plus attractif. Cette même analyse précise d’ailleurs que le prix de possession du F-35A serait de l’ordre de 20 m$ par an (soit le double de celui d’un Rafale F4 ndlr), et que le prix à l’heure de vol, annoncé à 25.000 $ par Lockheed-Martin, serait en réalité au moins deux fois supérieurs à cela selon les autorités norvégiennes elles-mêmes.

Au final, il semble désormais plus que probable que le choix en faveur du F-35A ait été biaisé à partir de valeurs numériques « non-honnêtes » fournies par les Etats-Unis, et surtout acceptées comme telles par les autorités suisses, de toute évidence après la rencontre entre Joe Biden et son homologue suisse Guy Parmelin qui apparait comme le point tournant de cette affaire en devenir. Les annonces de ce type, qui ne manqueront pas de se multiplier dans les mois à venir, génèreront sans le moindre doute une grande défiance des suisses eux-mêmes envers ce contrat, avec le risque bien réel de voir la votation en préparation casser l’accord, comme elle le fit en 2014 au sujet des Gripen suédois, sur des bases étonnamment proches. Malheureusement pour les forces aériennes helvétiques, il semble probable que le remplacement de leurs avions de combat soit une fois encore appelé à être reporté, alors même que les besoins ne cessent de croitre. D’ailleurs, on notera que les autorités suisses semblent désormais avoir pris comme argument défensif l’absence de « Plan B » pour amener les suisses eux-mêmes à avaler la pilule.

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