N°10 Top2021 : Quelles sont les Forces et les Faiblesses de l’Armée de l’Air et de l’Espace ?

Article du 25 Novembre 2021, N°10 du TOP 2021 avec 27.000 lectures uniques

Dans la nuit du 13 au 14 Avril 2017, 5 avions Rafale de la base de Saint-Dizier escortés de 4 Mirage-2000-5, de 2 avions Awacs et de 6 avions ravitailleurs KC-135, effectuèrent un raid de 10 heures et 7000 km pour frapper et détruire à l’aide des 2 missiles de croisière SCALP transportés par chacun des Rafale, les installations chimiques syriens utilisées par le régime du président Bashar El Assad, dans le cadre d’une coalition tripartite rassemblant les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. En dépit des importantes défenses anti-aériennes syriennes mises en oeuvre, toutes les cibles visées par les frappes de la coalition en réponse à l’attaque chimique de Douma du 7 avril qui avait fait entre 50 et 150 morts selon les estimations, furent totalement détruites. Cette opération, baptisée Hamilton coté français, n’est qu’un exemple des capacités avancées dont dispose aujourd’hui l’Armée de l’Air et de l’Espace, incontestablement l’une des plus efficaces et aguerries en Europe, mais également sur la planète.

Pourtant, en dépit de cette indéniable technicité, et d’appareils parmi les plus performants en service, l’Armée de l’Air française n’a pas davantage été épargnée que l’Armée de Terre et que la Marine Nationale par les reformes et restrictions budgétaires ayant parfois sévèrement entamé son potentiel opérationnel. Alors que l’hypothèse de devoir se confronter, dans un avenir de plus en plus proche, à des forces aériennes et des défenses anti-aériennes intégrées massives et performantes ne cesse de croitre, quelles sont, aujourd’hui ainsi que dans la décennie à venir, les atouts dont dispose de cette force aérienne ? mais aussi quelles en sont ses faiblesses, et à quel point celles-ci peuvent elles amoindrir son efficacité pourtant déterminante pour l’ensemble des armées françaises, et pour la sécurité du pays ?

Une force aérienne puissante et homogène en pleine transformation

Des trois armées françaises, l’Armée de l’Air devenue en 2020, l’Armée de l’Air et de l’Espace, est probablement celle qui fut le mieux préservées des restrictions budgétaires et des réformes de format ces 25 dernières années. De part sa dimension d’armée technologique, elle fut moins impactée que l’Armée de terre de la professionnalisation des armées françaises. En outre, elle parvient à sanctuariser, non sans mal et maintes bras de fer avec les autorités politiques du pays, certains programmes clés pour sa modernisation en ces temps de disette budgétaire sur fonds de « bénéfices de la Paix », comme l’avion de combat Rafale, l’avion de transport stratégique A400M, ou l‘avion ravitailleur A330 MRTT Phoenix, de sorte à poursuivre sa modernisation y compris lors des difficiles années de 2005 à 2015 qui firent tant de dégâts aux armées françaises. De fait, aujourd’hui, l’Armée de l’Air et de l’Espace aligne une flotte de chasse de 210 appareils dont 102 avions Rafale B et C, aux cotés d’une flotte de transport de 70 aéronefs dont 18 A400M, de 17 avions de ravitaillement en vol dont 6 A330 MRTT, de 4 E-3F Awacs et de plus de 70 hélicoptères dont 10 H225M Caracal dédiés aux opérations spéciales et aux missions de sauvetage. Elle opère également une vingtaine de satellite de détection et de communication, une douzaine de drones MALE Reaper, une centaine d’avions d’instruction et une trentaine d’appareils de transport lourd et de liaison, pour un total de 580 aéronefs de combat auxquels s’ajoutent les quelques 10 batteries de défense anti-aérienne à longue portée SAMP/T Mamba et les 12 batteries de défense rapprochée Crotale NG.

Le Rafale est aujourd’hui un des meilleurs avions de combat du moment, offrant une polyvalence et des performances avancées à l’Armée de l’Air et de l’espace , notamment en matière d’engagement en environnement contesté

Incontestablement, l’Armée de l’Air surpasse en de nombreux aspects les autres forces aériennes européennes, d’autant plus lorsqu’elle opère conjointement avec l’aéronautique navale et ses 200 aéronefs. Elle dispose également de capacités rares de projection de puissance à longue, voire très longue, distance, et d’un haut niveau d’aguerrissement et de technicité de ses quelques 40.000 aviateurs et officiers. Dès lors, à l’instar de l’ensemble des forces aériennes occidentales, l’Armée de l’Air et de l’espace représente non seulement le bras armé initial et final de la politique militaire française, participant notamment avec deux escadrons de chasse à la mission de dissuasion, mais elle porte également la majeure partie de la puissance de feu des forces armées françaises, protégeant et agissant aux profits des unités terrestres et navals engagées au combat. Enfin, cette armée est engagée dans un vaste effort de modernisation, qui l’amènera d’ici la fin de la décennie à aligner, entre autres, 185 avions Rafale au standard F4 puis F5, 15 avions ravitailleurs A330 MRTT, ou encore 50 avions de transport stratégiques A400M, mais également de nouveaux appareils comme les 3 Falcon Archange de renseignement et d’écoute électronique, ou les hélicoptères H160M Guépard du programme HIL, chacun d’entre eux apportant des capacités et des performances inédites en terme de combat, d’allonge, de capacité de transport et d’engagement coopératif.

Des impasses capacitaires critiques

Toutefois, ce tableau ainsi présenté ne permet pas de prendre en compte les défaillances capacitaires critiques auxquelles l’Armée de l’Air fait face aujourd’hui, ou fera face dans un avenir proche. Ainsi, et comme nous l’avions déjà abordé, elle ne dispose plus, depuis une vingtaine d’années, de capacités spécifiques pour éliminer ou neutraliser les défenses anti-aériennes adverses de plus en plus performantes auxquelles ses appareils et ses pilotes pourraient prochainement se trouver confronter. Certes, le Rafale dispose d’un excellent système d’auto-protection, le SPECTRA, qui s’est montré efficace contre certaines défenses antiaériennes, et même contre des radars aéroportés modernes. Mais le Rafale, pas plus que le Mirage 2000, ne dispose à ce jour d’aucune capacité de guerre électronique étendue capable de protéger un espace aérien, et pas davantage de munition spécialement conçue pour éliminer les radars de l’adversaire, communément appelée munition anti-radiation.

Rafale en configuration de défense aérienne, avec 2 missile Meteor à longue portée, 2 missiles MICA EM à moyenne portée, et 2 missiles MICA IR pour l’autodéfense et les combats tournoyants

Or, l’absence de capacités de suppression, telles que désignées, réduit considérablement les capacités opérationnelles de l’Armée de l’Air dans son ensemble, qui ne peut dès lors mettre en oeuvre, dans les espaces aériens contestés, que ses avions Rafale, les seuls susceptibles de pouvoir se protéger contre des défenses antiaériennes modernes, et ce uniquement jusqu’à un certain point. Ni les mirage 2000, qui représentent pourtant la moitié de la flotte de chasse, ni les avions de soutien, comme les Awacs ou les avions ravitailleurs, ne peuvent alors accompagner les avions français, réduisant sensiblement leur efficacité, et donc l’appui et la protection qu’ils peuvent apporter aux unités engagées à terre ou en surface. Au mieux les Rafale français peuvent employer pour tenter de neutraliser les menaces sans s’exposer outre mesure, des missiles de croisière SCALP EG d’une portée de plus de 250 km. Mais l’Armée de l’Air n’a commandé la modernisation de seulement 100 de ces missiles, sachant qu’il fallut en utiliser 9 pour détruire le bâtiment principal syrien lors de l’opération Hamilton.

Outre cette défaillance critique sans solution planifiée à court ou moyen terme, tout au moins jusqu’à l’arriver des premiers Remote Carrier du programme SCAF prévus post 2030, l’Armée de l’Air et de l’Espace va également se retrouver dans les 6 années à venir en situation de privation capacitaire concernant le renseignement électronique, entre le retrait annoncé des vénérable C-160 Gabriel et l’entrée en service opérationnel des premiers Archange. Or, détecter, enregistrer et analyser les informations électromagnétiques d’un adversaire potentiel constituent les étapes préalables indispensables pour mener des opérations aériennes dans un environnement contesté, notamment pour configurer les systèmes d’auto-protection comme SPECTRA. Dans ces domaines, et comme nous l’avions déjà abordé, la France aurait tout intérêt à developper une version spécialisée en matière de guerre électronique et de suppression des défenses anti-aériennes de son Rafale, et ce d’autant qu’en dehors du EA-18G Growler de Boeing, l’occident ne dispose d’aucune offre de ce type, alors que la Chine et la Russie développent des solutions avancées dans ce domaine.

L’Armée de l’Air a perdu son dernier escadron de guerre électronique et suppression des défenses anti-aériennes en 1997

Par ailleurs, l’AAE ne dispose aujourd’hui que d’un nombre limité de drones MALE Reaper de facture américaine, mais d’aucun drone de combat susceptible d’opérer en environnement contesté, et ce alors même que l’industrie nationale disposait, au début des années 2010, d’une avance notable dans ce domaine avec le programme NEURON. Or, dès lors qu’il s’agit d’intervenir dans un espace aérien contesté et en situation de haute intensité, les drones MALE traditionnels comme le Reaper, mais également comme le futur Euromale, seraient très exposés et vulnérables, et s’avéreraient des cibles aisées pour la defense anti-aérienne voire la chasse adverse. C’est la raison pour laquelle la Russie développe aujourd’hui le S-70 Okhtinik B, et la Chine la série des Sharp Sword, des drones de combat furtifs conçus pour ce type de mission. Là encore, l’AAE bénéficierait grandement de disposer de quelques dizaines de ces drones, potentiellement dérivés du programme NEURON, dans l’attente de l’entrée en service des premiers Remote carrier en 2030, si tant est que le programme SCAF suive son cours convenablement, et que le besoin ne se fasse pas sentir avant.

Dernier domaine ayant fait l’objet d’arbitrages défavorables, la formation des pilotes, et notamment des pilotes de chasse, avec le remplacement du couple Epsilon/Alpha Jet par le PC-21 Pilatus à turbopropulseur. Certes, l’appareil suisse offre un environnement avionique bien plus proche de celui du Rafale que ne le proposaient les epsilon et Alpha Jet datant des années 70 et 80. En revanche, ces appareils sont peu nombreux (24 à ce jours), et surtout, n’offrent pas des performances comparables à celles des avions d’arme, notamment en terme de vitesse, comme le peut l’Alpha Jet. Si plusieurs autres forces aériennes ont choisi le PC-21 pour la formation de leurs pilotes, force est de constater que les forces aériennes de premier rang, Chine, Russie et Etats-Unis en tête, privilégient l’emploi d’appareils dotés de turboréacteurs et de performances proches de celles des avions d’arme, comme les L-10 ou L-15 chinois, le Yak-130 russe et le T-7A américain.

Un format en trompe l’oeil

Mais la plus grande faiblesse de l’Armée de l’Air et de l’Espace, à l’instar de l’Armée de terre et de la Marine Nationale, reste incontestablement son format qui a été fortement contraint ces dernières années. Ainsi, la flotte de chasse visée par le Livre Blanc 2013 et confirmée par la Revue Stratégique de 2017, se limite à 185 avions de combat, la moitié de ce qu’elle était encore en 2005, un nombre très insuffisant ne serait-ce que pour répondre à la pression opérationnelle actuelle à laquelle elle fait face aujourd’hui, ceci expliquant en grande partie les difficultés rencontrées en terme de disponibilité des appareils ces dernières années. En outre, et jusqu’à la fin de la décennie, la moitié de la flotte de chasse française sera composée de mirage 2000D et mirage 2000-5, ceci ne laissant guère que 110 à 140 Rafale en capacité d’opérer en environnement de Haute Intensité, tout au moins pour les missions de frappe. Or, sur cette centaine d’appareils, un tiers est en moyenne en maintenance, et une vingtaine d’appareils sont dédiées à la mission de dissuasion, ne laissant, de manière effective, qu’une soixantaine de Rafale prêts au combat, auxquels il convient de retirer les appareils en opération extérieure.

L’arrivée de l’A400M au sein de l’Armée de l’Air et de l’espace a permis de considérablement accroitre les capacités de projection de puissance de cette force aérienne

Pour soutenir au combat une forcée armée de la taille d’une division, comme l’a défini comme objectif le général Schill, Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre, il est indispensable d’aligner 90 à 120 avions de combat aptes à remplir ces missions, et non la cinquantaine de Rafale que l’AAE pourra, au mieux d’ici la fin de la décennie, consacrer à une telle opération. De manière objective, donc, il manquera entre 90 et 120 chasseurs dits de « haute intensité », au format de l’Armée de l’Air et de l’Espace pour assurer pleinement ses missions d’ici la fin de la décennie. Dans ces conditions, l’hypothèse de récupérer la cinquantaine de Mirage 2000-9 émirati si Abu Dabi venait à commander les 60 Rafale prévus, pourrait constituer une solution de transition inespérée pour l’AEE pour répondre à ce besoin, d’autant qu’elles s’est vue priver de 24 Rafale vendus d’occasion à la Grèce et la Croatie. Il devient également urgent de planifier le remplacement des 4 E-3F Awacs en service, qui flirtent avec les 40 années de service, et qui s’avèrent aujourd’hui particulièrement vulnérables aux systèmes sol-air et air-air à très longue portée comme les R-37M et S400 russes, ou le PL-15 chinois.

Dans d’autres domaines, en revanche, le dimensionnement visé par l’AAE semble cohérent avec les besoins, même si la flotte de chasse venait à être renforcée. C’est le cas des 15 A330 MRTT de ravitaillement en vol, qui feront de l’AAE la 4ème force aérienne la mieux dotée dans ce domaine sur la planète, ou encore des 50 A400M qui devraient être épaulés par un nouvel appareil de transport tactique destiné à remplacer les C-160 et, à terme, les CN-235, programme lancé le 16 novembre dans le cadre du PESCO. Les efforts consentis dans le domaine spatial, avec notamment le lancement des 3 satellites de renseignement électromagnétique de la constellation CERES il y a quelques jours, pointent également vers un dimensionnement adapté aux ambitions et aux besoins de la France et de ses Armées.

Si la mission première de l’A330 MRTT phoenix est le ravitaillement en vol, cet appareil extrêmement polyvalent fut également employé au plus fort de la première vague COVID pour déplacer des patients sous respirateur vers des hôpitaux moins en tension

Reste que, pour augmenter la flotte de chasse au niveau des besoins réels imposés par la pression opérationnelle et l’évolution des menaces, ainsi que pour la doter des capacités lui faisant défaut, comme dans le domaine de la guerre électronique, la suppression des défenses et des drones de combat, l’AAE devrait disposer d’un budget d’équipement annuel accru de 2,5 Md€, auxquels il convient d’ajouter les couts de maintenance, ceux des nouvelles infrastructures devant accueillir ces unités, ainsi que les 10.000 aviateurs et officiers indispensables pour les mettre en oeuvre, soit une enveloppe supplémentaire de 4 Md€. Si le montant peut paraitre important, il convient de le mettre en balance avec le rôle prépondérant que jouent aujourd’hui l’AAE dans toutes les opérations militaires françaises, ainsi que celui qu’elle serait appelée à jouer pour soutenir les forces terrestres et navales en cas de conflit.

Conclusion

On le voit, si l’Armée de l’Air et de l’Espace est parvenue à maintenir des capacités opérationnelles de premier plan au travers des années de disette de l’après guerre froide, elle ne put le faire que par un concours de circonstance industriel favorable, et non sans devoir abandonner certains volets critiques de ses propres capacités. En outre, son format est aujourd’hui très insuffisant, ne serait-ce que pour répondre aux besoins immédiats, voire très préoccupant dès lors que l’on envisage des engagements de haute intensité s’étalant dans la durée. En outre, des 3 armées françaises, l’AAE est incontestablement celle qui agit le plus en faveur des 2 autres, et dont les capacités influences directement et massivement celles des autres forces. Une situation qui n’est d’ailleurs pas propre à la France, le Chef d’etat-major des armées britanniques ayant, il y a deux ans, estimé que 75% de la puissance de feu de l’OTAN provenaient de sa force aérienne de l’Alliance.

Dans ces conditions, il apparait urgent et indispensable de mettre en cohérence non seulement les moyens dont doit disposer l’Armée de l’Air et de l’espace pour répondre à ses engagements opérationnels présents et à venir, mais également pour garantir à l’Armée de terre, comme à la Marine Nationale, que ses appareils seront bien là en temps, en heure, et nombre, le moment venu en cas d’engagement de haute intensité. Car si la force aérienne, à elle seule, ne peut tenir le terrain, c’est aujourd’hui elle, qui plus est dans l’architecture de forces occidentale, qui permet aux unités terrestres et navales de le faire, notamment face à des adversaires disposant de moyens supérieurs en nombre, voire en puissance de feu.

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