N°9 Top 2021 : L’Industrie aéronautique française peut-elle rebondir sur le succès du F-35 en Europe ?

Article du 14 décembre 2021, N°9 du TOP 2021 avec 29.000 lectures uniques

En fin de semaine dernière, et comme anticipé, les autorités finlandaises ont annoncé avoir sélectionné le chasseur américain F-35A pour succéder à aux F-18 au sein de ses forces aériennes, à l’issu de la compétition HX qui aura vu se confronter une nouvelle fois le chasseur américain aux autres modèles occidentaux, F/A 18 E/F Super Hornet, Gripen, Rafale et Typhoon. Comme en Suisse, les conclusions présentées par les autorités finlandaises sont sans appel, le F-35 apparaissant supérieur aux autres concurrents dans tous les domaines, y compris dans le domaine de la soutenabilité budgétaire. Et comme en Suisse, de nombreuses voix s’élèvent désormais pour remettre en question les valeurs numériques retenues dans le cadre de cette evaluation, et qui ne correspondent pas à celles constatées par d’autres pays mettant déjà en oeuvre le chasseur furtif de Lockheed-Martin, Norvège en tête.

Reste qu’aujourd’hui, le raz-de-marré du F-35 en Europe est pour ainsi dire absolu, l’appareil s’étant imposé dans toutes les compétitions auxquels il a participé depuis une dizaine d’années, et ayant désormais été choisi par pas moins de 8 pays européens : Belgique, Danemark, Finlande, Italie, Grande-Bretagne, Pays-bas, Pologne et Suisse, alors que l’Espagne, la Grèce et la République Tchèque sont désormais dans le viseur des commerciaux américains. On voit également réapparaître avec insistance l’hypothèse d’annuler la future commande de F/A 18 E/F Super Hornet et de EA-18G Growler pour remplacer les Tornado de la Luftwaffe, au profit de l’avion super-star de l’industrie américaine.

Les similitudes entre les programmes F-35 et F-104

On peut naturellement pester sans fin sur les pressions venues des Etats-Unis voire de l’OTAN elle-même pour promouvoir le F-35, sur le manque de sincérité des chiffres avancés par Lockheed-Martin dans les compétitions, ou sur le manque de sens « européen » des européens eux-mêmes. Mais ces débats et ces arguments sont stériles, et ne font que desservir l’image de l’industrie aéronautique française sur la scène internationale. En revanche, considérant les faiblesses objectives et reconnues du F-35A, ainsi que les besoins croissants en matière de moyens aériens pour les armées européennes comme dans le Monde, il est possible, avec un minimum d’anticipation et de volonté, de faire de cette apparente débâcle de l’industrie aéronautique européenne sur son propre sol, une force et même un promontoire afin de préparer l’inévitable phase 2 qui se dessine dans ce dossier, et sont tout semble indiquer qu’elle sera proche de celle que connurent les européens à la fin des années 60 et au début des années 70 avec le F-104 Starfighter, lui aussi de Lockheed-Martin.

Si le F-104 était un intercepteur passable, sa conversion en chasseur bombardier pour la Luftwaffe fut un désastre

En effet, les points de comparaison entre les deux programmes sont très nombreux, au point d’en être, d’une certaine matière troublant. Comme dans le cas du F-104 qui sacrifia tout dans sa conception pour obtenir la meilleure vitesse et la meilleure vitesse ascensionnelle possible, le F-35 a pour sa part sacrifié de nombreux aspects de l’avion de combat au bénéfice de la furtivité, et de la capacité de traitement de ses senseurs. Ainsi, les deux appareils ont une manœuvrabilité limitée, une capacité d’emport relativement faible, un rayon d’action réduit d’autant qu’ils ne peuvent emporter de réservoirs supplémentaires largables. Tous deux répondent parfaitement à un besoin, l’un pour l’interception, l’autre pour la suppression des défenses aériennes, mais ont été présentés comme des appareils polyvalents capables d’assurer l’ensemble des missions de combat. Enfin, tous deux ont un cout de possession élevé, supérieur à celui des appareils du moment, sans apporter de plus-value déterminante vérifiée.

Les réserves de l’US Air Force

Ainsi, en 1965, après plusieurs échecs retentissants dans le sud-est asiatique, l’US Air Force décida de retirer son joyaux du théâtre vietnamien après que l’appareil fut surpassé par les Mig-17 et la DCA nord vietnamienne, en faisant l’un des rares intercepteurs à avoir enregistré plus de défaites que de victoires en combat aérien dans le monde. Bien que le F-35A n’ait pour l’heure pas donné de telles raisons de mettre en doute ses performances sur le plan opérationnel, plusieurs éléments laissent à penser que la trajectoire pourrait être la même. Ainsi, l’US Air Force ne cesse, depuis plusieurs mois, de mettre en avant l’opportunité de developper dans le cadre du programme NGAD qui doit permettre de concevoir le remplaçant du F-22 d’ici 2030, un second appareil, léger, destiné à remplacer le F-16 avec des performances et des couts de possession plus en adéquation avec ses besoins et ses moyens dans les années à venir.

Selon l’US Air Force, en matière de supériorité aérienne, il faut 4 F-35A pour faire le travail d’un unique F-22

En effet, si le F-35A a indiscutablement des arguments à faire valoir pour la éliminer les défenses anti-aériennes adverses, en tout cas pour le moment, et pour épauler les forces au sol en environnement contesté, ses performances sont insuffisantes pour les besoins de la supériorité aérienne face aux nouveaux appareils russes ou chinois, notamment en terme de vitesse et de manoeuvrabilité, ceci faisant dire que, dans ce domaine, il faut 4 F-35A pour effectuer la mission d’un unique F-22. Il en va de même pour les forces aériennes israéliennes, qui loin de renoncer à leurs F-15 pour cette mission, préfèrent spécialiser le F-35i dans les missions d’attaque, et acquérir de nouveaux F-15 modernisés pour les missions de supériorité aérienne. Cette réalité va rapidement s’imposer à de nombreux utilisateurs exclusifs du F-35A, qui verront les capacités de défense et de suprématie de leurs forces aériennes largement handicapées par les performances réelles comparées. Ce constat sera très probablement exacerbé par les tensions croissantes qui se développent entre les pays européens et la Russie, alors que dans le même temps, l’industrie russe développe des appareils qui semblent à la fois performants, polyvalents et économiques.

Le besoin d’un supplétif au F-35 à moyen terme en Europe

De fait, dans les 10 années qui viennent, il est plus que probable que la plupart des pays ayant fait le choix du F-35A, chercheront à accroitre leurs capacités aériennes, avec un appareil effectivement plus performant et susceptible de tenir la ligne face aux Su-57 et autres Su-75 russes, voire à certains modèles chinois qui ne manqueront pas d’être exportés dans le monde. Comme ce fut le cas avec le F-4 Phantom II puis le F-16, les F-35A déjà acquis évolueront alors probablement aux cotés de ces autres appareils, afin de conférer à ces forces aériennes les capacités globales dont elles se seront elles-mêmes privées en choisissant l’avion de Lockheed-Martin. En outre, en dépit de ses points forts actuels, le F-35 repose sur une architecture figée et peu évolutive, puisque conditionnée par le besoin absolu de furtivité au détriment des autres capacités.

Le F-35A et ses 25 tonnes au décollage se rapproche bien davantage d’un appareil moyen comme le F-105 Thunderchief que d’un chasseur léger comme le F-16 qu’il est sensé remplacer en Europe

Or, plus l’appareil de Lockheed sera déployé en Europe, plus ses adversaires potentiels, et notamment la Russie, auront intérêt à déployer des capacités spécialement conçues pour en contrer les aspects, comme par exemple en multipliant le nombre de radar basse fréquence ou passif, en améliorant les performances des IRST de leurs avions de combat, et en développant des capacités de frappes à moyenne portée destinées à repousser les F-35 au delà de leur rayon d’action opérationnel, tout en éliminant les appareils de soutien indispensables à leur mise en oeuvre. En d’autres termes, plus l’appareil sera présent en Europe, plus il sera simple pour la Russie de s’en prémunir.

Ces précisément ce besoin probable à moyen terme qui se dessine désormais, qui peut représenter une opportunité de choix pour l’industrie aéronautique française, si tant est qu’elle sache s’en saisir. En effet, de toutes les industries aéronautiques européennes, l’industrie française est la plus à même de fournir une alternative adaptée en temps et en heure pour ce besoin. Il ne pourra cependant ni s’agit du Rafale, qui sera alors déjà trop ancien pour convaincre les forces aériennes européennes, et ce d’autant que l’avion français n’arrive déjà pas à convaincre aujourd’hui face au F-35, ni du SCAF, qui sera un appareil trop imposant et trop onéreux, nonobstant le problème de calendrier, pour représenter une alternative pour ces pays. En revanche, si l’industrie aéronautique française, pourquoi pas avec la participation de l’industrie suédoise, venait à concevoir un chasseur monomoteur corrigeant les défauts de conception du F-35, et offrant les performances voulues à un tarif acceptable, nul doute que l’appareil rencontrerait un vif intérêt, en Europe comme dans le monde. Il s’agirait, dans ce cas précis, de concevoir non pas le pendant du F-35, mais le remplaçant naturel du Mirage 2000 et du Gripen, dans une optique comparable à celle du programme Su-75 Checkmate russe.

Un programme français ou européen, mais différent du SCAF

Un tel programme, qui ne serait autre que la réponse au chasseur léger développé par les Etats-Unis dans le cadre du programme NGAD, et qui sera lui aussi très probablement proposé en complément du F-35 aux forces aériennes européennes, peut en effet federer en Europe, si pas les grandes nations traditionnelles comme l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie en recherche d’appareils plus lourds, en tout cas des pays comme la Suède, la Belgique, le Danemark mais aussi la Grèce, le Portugal et la majorité des anciens pays de l’Est, qui peinent aujourd’hui à trouver une réponse satisfaisante pour remplacer leurs appareils, dans une enveloppe budgétaire contrainte, et face à un adversaire potentiel dont les moyens militaires ne cessent de croitre.

Malgré ses qualités indéniables, le Rafale est trop lourd et trop ancien pour représenter une alternative crédible aux besoins créés par l’arrivée du F-35 dans les 10 années à venir en Europe

De fait, en rassemblant ces partenaires européens autour d’un programme conçu spécifiquement pour répondre à des besoins opérationnels précis, en tenant compte des contraintes budgétaires et économiques de chacun, l’industrie française pourrait recoller avec son marché traditionnel, celui-là même qui fit son succès dans les années 60 à 80 avec la famille des mirage, des appareils légers, économiques et très performants, conçus sur des paradigmes différents de ceux sur lesquels les grands avionneurs américains travaillaient eux-mêmes, avec des moyens autrement plus importants. On peut d’ailleurs se demander s’il est pertinent, comme dans le cas du programme SCAF, pour l’industrie française et européenne, de tenter de developper un appareil se rapprochant des paradigmes américains, alors même que leurs moyens sont bien plus importants, tout comme leurs besoins.

Pragmatisme et opportunisme

On le comprend, le succès du F-35A en Europe aujourd’hui ouvrira, en toute probabilité, des opportunités importantes à moyen terme pour l’avionneur qui saura anticiper ce besoin, et faire preuve de la determination nécessaire pour y répondre. Il s’agit en effet, d’une opportunité unique pour l’industrie européenne, et française en particulier, de reprendre la position qui était la sienne avant l’arrivée du F-16, un appareil précisément conçu comme un chasseur européen (français), en total rupture avec les paradigmes traditionnels américains des années 60 et 70. Avec le F-35, l’industrie américaine s’est éloignée de ce concept, pour revenir à un modèle qui n’est pas sans rappeler le F-105 Thunderchief, ou le F-104 Starfighter, bien davantage que le léger et agile F-16, laissant une nouvelle fois un espace important dans lequel l’industrie française, et son experience unique dans le domaine des chasseurs monomoteurs légers à haute performance, pourrait s’engouffrer avec succès, comme c’est déjà de la Russie avec le Su-75 Checkmate, qui ne cherche rien de moins que de reproduire le succès du Mig-21.

Rapide, léger, performant et économique : voilà les qualités qui firent le succès du Mirage III et de ses successeurs, face à des chasseurs américains plus lourds et beaucoup plus onéreux à l’achat comme à la mise en oeuvre

Il y a désormais deux attitudes possibles pour la France et son Industrie de Défense aéronautique. La première consiste à se saisir de cette opportunité unique pour reprendre à moyen terme la position qu’elle avait sur la scène internationale dans le domaine des avions de combat à la fin des années 60 et au début des années 70, avant l’arrivée du F-16. Cela demande courage, volonté, determination, tant du point de vue industriel que politique. L’autre alternative, consiste à rester figer dans la posture actuelle, en misant sur un appareil certes très performant mais déjà de 20 ans de service, et sur un programme hypothétique à long court en partenariat avec l’Allemagne, visant à developper un chasseur lourd sans avoir les moyens ni le besoin des Etats-Unis dans ce domaine. L’une de ces trajectoire est basée sur le pragmatisme, l’autre sur le renoncement teinté d’idéologie. A vous de décider laquelle et laquelle …

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