N°11 Top2021 : En clonant le drone XQ-98A Valkyrie, la Chine met en lumière une faiblesse dans la stratégie US

Article du 1er Octobre 2021, N°11 du TOP 2021 avec 26.000 lectures uniques

Dans un tweet publié le 29 septembre, le Sous-Secrétaire à l’Armée par intérim, Christopher Lowman, s’est émerveillé de la supériorité opérationnelle dont disposeront les forces armées US sur le champs de bataille dans un avenir proche, lorsque des F-35, des drones et des missiles de croisière frapperont simultanément des cibles engagées par les troupes au sol américaines à l’aide de munitions longue portée de précision, le tout grâce à un échange constant et temps réel d’informations en provenance de l’ensemble des unités, et aux progrès de l’Intelligence Artificielle. Il fait évidemment référence à la doctrine Joint All-Domain qui aujourd’hui représente le pivot de la stratégie américaine dans les années à venir pour contre-balancer la montée en puissance des forces armées chinoises dans le Pacifique, ainsi qu’à l’ensemble des programmes qui s’y rattachent, comme par exemple les programmes de drones de combat « consommables » pilotés par une IA générique développée dans le cadre du programme Skyborg de l’US Air Force.

Mais cette doctrine ne peut être véritable efficace qu’à condition qu’un postulat stricte soit respecté, à savoir que l’adversaire, lui, ne soit pas doté des mêmes capacités de communication, d’engagement coopératif et de systèmes autonomes, qui représentent la plus-value du modèle. On peut toutefois douter de cela, en observant les drones présentés par l’avionneur d’état chinois CASC lors du salon de Zhuhai de cette année, et en particulier le drone de combat furtif « potentiellement consommable » FH-97, qui n’est autre qu’un clone du XQ-98A Valkyrie de la société américaine Kratos, et l’un des modèles clés du programme Skyborg de l’US Air Force. Certes, le FH-97 présenté n’est qu’une maquette. Naturellement, il s’agit d’une copie imparfaite du modèle américain. Mais de toute évidence, Pékin n’a nullement l’intention de laisser Washington et ses alliés prendre une quelconque avance technologique ou doctrinale dans les années à venir, allant jusqu’à reproduire presque à l’identique, et dans des délais particulièrement courts, des programmes clés pour s’en assurer.

le drone XQ-58A Valkyrie de Kratos est l’un des 3 modèles retenus par l’US Air Force dans le cadre du programme Skyborg pour concevoir un drone de combat potentiellement consommable

Comme le Valkyrie, le FH-97 est un drone de combat de la gamme des 6 tonnes, d’une longueur estimée à 9 mètres et une envergure de 8 mètres, reprenant une architecture furtive initiée par le Barracuda développé par EADS pour l’Allemagne en 2006, et repris depuis par Kratos pour son Valkyrie, mais également par le Grom russe, le CATS Warrior indien, et plus librement par de nombreux programmes en cours de drones type Loyal Wingman et Remote Carrier. Contrairement au Valkyrie, le FH-97 est propulsé par deux petits turboréacteurs, et non un seul plus puissant, ceci ayant probablement à voir avec les difficultés que rencontre encore l’industrie chinoise pour developper des modèles de turboréacteurs fiables et économiques. Il emporte une baie d’armement permettant de recevoir des munitions, missiles et munitions vagabondes allant jusqu’à 250 kg, et dispose d’un système Electro-optique frontal pour la détection et le guidage. Très peu d’informations ont été divulguées sur le controle de l’engin, et son niveau d’autonomie, mais il est utile de rappeler que les J-16 et les futurs J-20 biplaces de l’Armée Populaire de Libération seront équipés pour le contrôle et la coopération avec des drones de combat.

De fait, dans un avenir proche, que l’on peut estimer inférieur à 5 ans, les armées chinoises disposeront en toute probabilité d’une panoplie de drones allant du mini-drone de reconnaissance au drone de combat lourd furtif, en passant par des drones MALE, HALE, supersoniques et des drones de combat consommables, c’est à dire l’ensemble de la panoplie sur laquelle les armées occidentales bâtissent aujourd’hui leur supposée supériorité à horizon 2030 et au delà. Or, pour mettre en oeuvre et disposer d’un tel arsenal robotisé, complété par ailleurs par un grand nombre de drones navals et terrestres, l’industrie chinoise étant très active dans ces domaines également, il est indispensable de disposer d’un système de communication et de coopération global, permettant à toutes ces unités d’échanger rapidement et en temps réel un important volume de données, et à des systèmes évolués s’appuyant sur l’Intelligence Artificielle de les analyser pour assister la prise de décision des miltaires. En d’autres termes, Pékin se dote d’une capacité Joint All-Domain calquée sur celle des Etats-unis, dans un calendrier suivant de peu celui des armées US.

La doctrine Joint-All Domain est au coeur de toute la stratégie du Pentagone dans les années à venir, et de l’ensemble des programmes en cours de developpement outre-atlantique.

Cela pose deux problèmes majeurs quant aux ambitions et aux certitudes américaines. D’une part, il est évident que si l’adversaire dispose des mêmes capacités avancées d’engagement coopératif, celles-ci ne constituent plus, ni pour l’un, ni pour l’autre, un avantage décisif. D’autre part, en développant des capacités identiques ou proches, Pékin sera également en mesure d’en identifier les faiblesses, si pas technologiques, tout au moins structurelles, et donc de mettre en oeuvre des moyens spécifiquement conçus pour exploiter ces vulnérabilité. Naturellement, les Etats-Unis feront de même, mais là encore, le résultat est identique, à savoir un pat technologique et opérationnel, la décision militaire reposant dès lors sur d’autres aspects, comme le rapport de force numérique, l’entrainement et le moral des forces, et naturellement la logistique, des domaines dans lesquels la suprématie américaine est précisément de plus en plus sévèrement contestée par l’Armée Populaire de Libération.

On notera également que ce qui est vrais pour les armées chinoises, l’est également pour les armées russes. En effet, qu’il s’agisse du developpement du drone de combat lourd S70 Okhotnik-B, des drones MALE Orion ou Altius, des munitions vagabondes Lantset ou des drones de combat consommables Grom, Moscou s’est engagée dans cette même doctrine de combat coopératif global. Les lourds investissements réalisés dans le cadre de la tenue de combat Ratnik, et dans son évolution Sotnik prévue pour entrée en service avant 2025, en sont la parfaite démonstration. En outre, les armées russes ont démontré depuis de nombreuses années leurs capacités à prendre l’ascendant dans le domaine de la guerre électronique et cyber, précisément pour empêcher l’adversaire de coordonner leurs actions et de coopérer.

La tenue Ratnik actuellement en dotation (à gauche) et la tenue Sotnik (à droite) qui doit entrer en dotation à partir de 2024, intègrent toutes deux des systèmes de communication et de commandement avancés

Dès lors, on peut raisonnablement s’interroger sur la part de pensée magique qui existe dans les certitudes affichées par le Pentagone, les Etats-Majors américains et le Département de La Défense US au sujet de la supériorité supposée procurée par la doctrine JADCC, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle qui était affichée il y a encore peu de temps concernant la supposée invulnérabilité que conférait la furtivité à des appareils comme le F-22 et le F-35, et qui aujourd’hui est passée au second plan dans le pitch technologique US, si ce n’est pour convaincre les plus crédules de la supériorité de ces appareils face aux appareils et défense anti-aériennes intégrées russes et chinois. Pire, on est en droit de se demander si cette même foi inébranlable vis-à-vis de cette doctrine, ne va pas représenter, à terme, une faiblesse majeure, pour peu que l’adversaire, qu’il soit chinois, russe, ou un proxy de ces pays, ne parvienne à en exploiter les vulnérabilités, privant non seulement les armées US de leur avantage, mais également d’une part déterminante de leur mode d’engagement.

Il n’est naturellement pas question de renoncer à la JADCC pour les Etats-Unis, comme à Scorpion pour les Armées françaises. Ces systèmes collaboratifs apporteront en effet, dans une majeure partie des scénarios d’engagement, des avantages excédant les inconvénients et les conséquences des vulnérabilités potentielles. Toutefois, il semble pertinent de s’interroger sur la place prépondérante que prennent ces technologies dans les doctrines modernes et futures des armées occidentales, et que se fait parfois au détriment de certains aspects plus terre à terre, mais plus fiables, comme la puissance de feu, la mobilité, le volume des forces ou l’acceptation du risque. Une chose est certaine, à l’instar du Departement de Recherche créé par Aman, les services de Renseignement israéliens, à l’issu de la guerre du Kippour, il semble indispensable aujourd’hui que certaines certitudes soient méthodiquement remises en question pour en définir clairement les limites et les contours, et éviter de se retrouver dans une situation comparable à celle des armées israéliennes le 6 octobre 1973.

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