Pourquoi la coopération européenne échoue-t-elle si souvent ?

En juillet 2017, en pleine guerre de tranchées entre Washington et Berlin sur les questions de Défense comme d’équilibre des échanges commerciaux, Emmanuel Macron et Angela Merkel annonçaient le lancement d’une vaste coopération industrielle franco-allemande en matière de Défense, avec pas moins de 4 grands programmes, le Système de Combat Aérien du Futur ou SCAF destiné à remplacer les Rafale français et Typhoon allemands, le Main Ground Combat System ou MGCS destiné à remplacer les chars lourds Leclerc et Leopard 2, le Maritime Airborne Warfare System ou MAWS pour remplacer les avions de patrouille maritime Atlantique 2 et P3C Orion, et le Common Indirect Fire System pour remplacer les systèmes d’artillerie Caesar, Pzh2000 et LRU. Parallèlement, 4 pays européens, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne étaient engagés dans le programme EUROMALE destiné à concevoir un drone Moyenne Altitude Longue Endurance européen. Deux ans plus tard, en juin 2019, Paris et Rome annonçaient l’émergence d’une coopération industrielle navale, notamment en matière de Défense, avec l’ambition de devenir, à terme, l’Airbus Naval comme le titraient alors nombre d’articles.

Force est de constater, quelques années après, que ces ambitions ont, pour l’essentiel, largement perdu de leur superbe, et sont pour beaucoup destinées à rejoindre la longue liste des programmes européens qui ont échoué sur l’autel de la compétition industrielle entre les différents acteurs du vieux continent. Ainsi, si le programme SCAF, après des péripéties majeures l’ayant amené au bord de l’implosion, a finalement été avalisé par le Bundestag il y a quelques jours pour le financement de la partie 1B de conception du démonstrateur et 2 de préparation du prototype, le parlement allemand a également ajouté, au delà de la participation allemande au programme, une ligne de crédits de plus de 1,1 Md€, destinée à financer « la transformation de l’industrie aéronautique allemande, et les capacités insuffisamment prises en compte par le programme SCAF ». En d’autres termes, Berlin participe au co-financement du démonstrateur, mais finance également, de son coté, des capacités propres qui pourraient bien lui permettre de faire scission quand bon lui semblera, tout en préservant et développant ses propres capacités industrielles.

Le Bundestag a validé le financement des phases 1B et 2 du developpement du programme SCAF, ainsi qu’une ligne de crédits de plus de 1 Md€ à destination de l’industrie allemande dans le cadre de ce programme pour des développements parallèles non pris en compte ou développés par un autre membre de la cooperation.

Lors de la même session parlementaire, le Bundestag a également validé le financement pour l’acquisition de 5 avions de patrouille maritime P8A Poseidon de l’américain Boeing afin de « remplacer ses P3C les plus anciens », avec le risque, bien réel, qu’une telle acquisition ne condamne définitivement programme MAWS, puisque qu’il créé une divergence forte de capacités et de besoins entre la France et l’Allemagne, et que cette dernière aura naturellement tout intérêt, budgétairement parlant, à privilégier l’expansion de sa flotte de P8A plutôt que de developper un autre appareil, fut-il en cooperation européenne. Le programme MGCS, pourtant au coeur des priorités de l’industrie de Défense allemande, semble pour sa part évoluer en avance lente, sur fond de désaccords concernant le partage industriel entre la France et l’Allemagne, alors que cette dernière a déjà ouvert la porte à la Grande-Bretagne et d’autres pays pour l’avenir. Quant au programme CIFS, il rejoint les programmes à l’arrêt, comme la modernisation de l’hélicoptère Tigre 3, sur la base de divergences opérationnelles et industrielles fortes entre Paris et Berlin.

La coopération franco-italienne dans le domaine naval n’offre guère de meilleures perspectives, après que la reprise des chantiers de l’Atlantique par l’italien Fincantieri ait été annulée par le gouvernement français. Le rapprochement entre Naval Group et Fincantieri, tant vanté par les chargés de relations publiques de Naval Group comme l’unique solution pour garantir la pérennité du site de Lorient (qui construit les frégates FREMM et FDI), tourne elle aussi au ralenti autour de la joint-venture Naviris, alors que Fincantieri ne cesse d’aligner les succès commerciaux, en partie sur les échecs français, après la vente 2 frégates FREMM à l’Egypte, puis 6 de ces frégates à l’Indonésie, et en devenant le principal concurrent de la FDI Belharra française en Grèce. Non content de ne pas garantir la pérennité de la construction navale de surface française, Fincantieri pourrait bien, à ce rythme, devenir le fossoyeur du site de Lorient.

Les frégates FREMM italiennes n’ont que 15% de composants communs avec les FREMM françaises des classes Aquitaine ou Alsace

Malheureusement, ces deux échecs ou semi-échecs en devenir ne constituent pas une première pour l’industrie de défense française. Ainsi, en en novembre 2010, Paris et Londres signaient ensemble les très ambitieux accords de Lancaster House, qui prévoyaient, entre autre, de concevoir un drone de combat polyvalent franco-britannique avec l’objectif d’entrer en service en 2030, le programme FCAS pour Futur Combat Air System (qui n’est autre que l’acronyme du programme britannique Tempest désormais, mais également celui du programme SCAF pour la partie allemande ou espagnole qui préfère l’acronyme anglophone). Aujourd’hui, seul le partenariat concernant la Guerre des Mines et le developpement des missiles ANL (Anti-Navire Leger) et du FMAN/FMC destiné à remplacer les Exocet/Harpoon et MdCN/Tomahawk subsistent de ces accords. Quelques années plus tôt, c’était le partenariat historique entre l’espagnol Navantia et le français DCNS (futur Naval Group) qui s’effondra sur lui-même. La France continua de developper le sous-marin Scorpene seule, alors que l’Espagne, accusée dans ce dossier de « pillage industriel » par DCNS, entreprit le developpement du sous-marin S80.

Les raisons de ces échecs sont nombreuses, mais certains éléments semblent se détacher lors d’une analyse globale, pour caractériser un problème de fond qui semble condamner certaines formes de coopération en Europe. Ainsi, pour la France, la coopération européenne vise avant tout à permettre de réduire le poids budgétaire des investissements nécessaires au developpement des équipements modernes. Or, dans le même temps, elle représente le seul pays européen dont l’industrie de défense est quasi-globale, c’est à dire capable, à elle seule, developper l’ensemble (ou presque) des composants de touts les équipements majeurs nécessaires à ses forces armées, qu’il s’agisse du domaine terrestre, naval ou aérien. Or, le tempo de remplacement des équipements militaires est désormais à ce point lent, et la durée de vie des équipements à ce point longue, qu’il est indispensable aux industriels français de participer de manière très importante à l’ensemble des développements de tous les programmes pour maintenir cette capacité globale, faute de quoi elle perdrait rapidement des compétences qu’il serait alors difficile et onéreux de retrouver. C’est la raison pour laquelle la France tente autant que possible, sans toutefois y parvenir, de faire privilégier, dans les programmes auxquelles elle participe, l’experience et le savoir-faire des industriels à leur origine nationale, sachant que dans ce domaine, elle s’imposera certainement sur de très nombreux aspects. Ce qui n’est, naturellement, guère du gout des autres participants, y voyant un moyen pour la France de privilégier sa propre industrie, et donc les retours budgétaires y attenant.

Pour la France, il est impératif de préserver certains savoir-faire critiques dans les programmes de coopération, en s’appuyant sur le principe du meilleur industriel. Mais cette approche apparait, aux yeux des allemands, comme un moyen de faire payer à l’Allemagne des développements qui ne profiteraient qu’à l’industrie française. Ont-ils vraiment torts ?

Malheureusement pour la France, à Berlin, les objectifs sont tout autres, pour ne pas dire antinomiques. Du point de vu allemand, la cooperation européenne sert avant tout à étendre le marché potentiel de sa propre production industrielle ou de ses parts de marchés, tout en acquérant des compétences à moindres couts dans le processus pour parvenir, à terme, à disposer d’une industrie elle-aussi globale dans ce domaine. Les besoins en matière de Défense, quant à eux, ne sont observés qu’au spectre de l’OTAN et de la coopération avec les Etats-Unis, pour des raisons tant politiques que budgétaires. Cette approche est, par exemple, particulièrement sensible concernant le programme SCAF, ou les industriels allemands se sont imposés dans tous les domaines en dehors du pilier NGF (Next Generation Fighter) et propulseur dans lesquels ils pouvaient difficilement justifier d’une compétence aussi aboutie que Dassault Aviation et Safran, tout en imposant un partage des taches avec Airbus DS et de MTU dans ces deux domaines. A contrario, Berlin est largement moins enclin à ventiler les compétences concernant le programme MGCS de chars de combat, là ou justement, ses industriels KMW, Rheinmetall et MTU disposent de savoir-faire complets. L’acquisition des chantiers navals suédois Kockums par TKMS, avec la volonté évidente de supprimer un concurrent dans le domaine de la construction de sous-marins, a clairement démontré cette même stratégie.

Le point de vue et les objectifs de Rome dans ce domaine diffèrent aussi bien de ceux de Paris que de ceux de Berlin. L’italie ne cherche pas, en effet, à developper une industrie de défense globale, et se satisfait très bien des différents programmes de coopération qu’elle multiplie en Europe (Eurofighter, AgustaWestland, Eurosam, Eurotorp) comme avec les Etats-Unis (F35, LCS Independance, FFG/X Constellation..). Le maitre-mot des deux leaders industriels italiens dans ce domaine, Leonardo et Fincantieri, reste l’opportunisme industriel et commercial, le pays n’hésitant pas à jouer violemment des coudes pour s’imposer face à ses partenaires européens, souvent au détriment de la France (Qatar, Egypte, Indonesie..). L’exemple parfait de cet opportunisme réside dans l’annonce faite par Rome de sa volonté de participer au programme Futur Vertical Lift américain destiné à concevoir la prochaine génération d’hélicoptères militaires, et simultanément, au programme européen d’hélicoptères de manoeuvre de nouvelle génération lancé dans le cadre de l’OTAN, alors que ces deux programmes sont concurrents.

Les performances de l’A400M sont aujourd’hui désignées pour montrer les bénéfices de la coopération industrielle européenne de défense, masquent en fait une genèse et une mise au point plus que laborieuse du programme, en grande partie en raison des contraintes de la coopération européenne elle-même.

On le comprend, les 3 piliers européens en matière d’industrie de Défense, de puissance militaire mais aussi du point de vue economique, ont des objectifs et une perception de la cooperation qu’il est difficile de mettre en harmonie, ceci expliquant, en grande partie, les grandes difficultés que rencontrent de manière presque inéluctable les programmes de coopération industrielle militaire en Europe, en particulier si deux de ces pays s’y trouvent impliqués. Si certains programmes, comme l’A400M ou le NH90, sont parvenus à aboutir, au prix de nombreux psychodrames et d’importants surcouts et délais, ils ne doivent pas masquer les très nombreux échecs ayant absorbé des ressources budgétaires considérables qui aujourd’hui font défaut, comme le fameux porte-avions franco-britannique, ou des succès d’apparence, comme le programme FREMM, dont la Cours des Comptes française a elle-même jugé qu’il aurait couté aux finances publiques nationale le même montant dans l’hypothèse d’un developpement indépendant, et qui, au final, n’aura permis de mettre en commun que 15% des composants.

Cette cooperation structurellement instable, si elle pouvait encore se justifier par des ambitions politiques il y a quelques années, doit désormais être méticuleusement observée dans le contexte de dégradation rapide de la situation sécuritaire internationale, et des déficits capacitaires des armées pour y faire face. Il n’est, en effet, plus question, aujourd’hui, de se satisfaire de nouvelles capacités dites de haute intensité ne devant entrer en service qu’à l’horizon 2035 ou 2040 de sorte à préserver la coopération européenne, alors que les risques d’engagements de ce type ne cessent de croitre, et que les armées françaises comme européennes n’ont pas capacité à y faire face. Dans ces circonstances, la priorité devrait probablement être donnée pour satisfaire leurs besoins à courts et moyens termes, en capacités comme en volume, tout en préservant et appréciant les savoir-faire globaux de la base industrielle nationale, en développant, par exemple, une famille de blindés lourds adaptés à la haute intensité moderne, des corvettes de défense côtière correctement armées pour préserver l’espace maritime national, ou un chasseur monomoteur de génération intermédiaire (dite 5G-) pour accroitre en volume et en puissance les capacités des forces aériennes.

Avec un baril de pétrole brut à plus de 70$, Moscou voit ses ressources budgétaires largement croitre, permettant l’accélération prochaine de certains programmes qui, jusqu’ici, étaient mis en developpement lents, comme le char T14 Armata ou le système anti-aérien S500.

Alors que la Chine a annoncé qu’elle allait encore accélérer son effort de défense, et que Moscou voit ses ressources budgétaires largement accrues par la hausse des prix des hydrocarbures, le temps n’est probablement plus à l’expérimentation ou à l’ambition européenne parfois teintée d’une certaine forme de naïveté, mais à un véritable effort de défense cohérent et structuré, pour répondre à la réalité de l’évolution des menaces, quitte à, par la suite, en faire effectivement profiter nos voisins européens moins prévoyants ou moins fortunés. N’est-ce pas cela que l’on attend, en fait, d’un pays comme la France ?

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