Le remplacement des T72 indiens est une opportunité unique pour Nexter et l’Armée de Terre française

Début Juin, les autorités indiennes ont relancé officiellement le programme Future Ready Combat Vehicles, ou FRCV, visant à acquérir 1700 blindés lourds pour remplacer les quelques 2200 chars de combat T72 actuellement en service au sein des forces armées du pays. Une demande d’information a été envoyée à quelques 12 fabricants de chars lourds : le russe Uralvagonzavod  pour le T90M et le T-14 Armata, l’américain General Dynamics pour le M1Ax Abrams, l’allemand Krauss-Maffei Wegman pour le Leopard 2, le sud-coréen Rotem pour le K2, le turc Otokar pour l’Atlay, le serbe Yugoimport pour le M-84, l’ukrainien Malyshev pour le T-84, l’italien Leonardo pour l’Ariete, l’israélien Mantak pour le Merkava, le britannique BAe pour le Challenger, l’agence DRDO indienne pour un char de facture locale et le français Nexter pour le Leclerc. L’objectif annoncé est de construire les 1700 blindés, dont une grande en partie de chars de combat, mais également de véhicules spécialisés pour le commandement, le génie, l’artillerie mobile et La Défense aérienne, d’ici la fin de la décennie, et ce, naturellement, dans des usines indiennes dans le respect du « Make in India » cher au président Modi.

Or, parmi cette impressionnante liste de constructeurs, nombreux sont ceux qui proposent des blindés jugés trop lourds pour le théâtre indien, comme c’est le cas du M1 Abrams américain et du Leopard 2 allemand, affichant plus de 70 tonnes sur la balance. D’autres, comme le M84 serbe et l’Ariette Italien n’offrent pas les capacités de combat modernes avancées requises, le blindé n’étant plus vraiment soutenu par le constructeur. D’autres enfin manquent de maturité technologique, comme l’Atlay turc. De fait, lors de la précédente version de cet appel d’offre, 4 blindés s’étaient démarqués pour les autorités indiennes : le K2 sud-coréen, le T84 ukrainien, et surtout les T14 russes et Leclerc français, qui faisaient office de favoris avant que la compétition ne soit annulée. Et il est vrais que de part sa masse de seulement 55 tonnes, sa grande mobilité grâce à son moteur de 1500 cv, et l’excellence de sa tourelle et de son système de visée dynamique, le Leclerc répondait en de nombreux points aux besoins indiens. Toutefois, depuis 2015, la situation a sensiblement évolué, tant du point de vue technologique que du point de vue industriel, et surtout pour ce qui concerne la géopolitique mondiale. Et face à ces nouveaux paramètres, le programme FRCV peut représenter, pour la France, bien plus qu’une opportunité commerciale, en devenant un enjeu stratégique pour redonner à l’Armée de Terre des capacités nécessaires et suffisantes en matière de combat de haute intensité.

1600 des quelques 2200 T72 indiens ont été modernisés par le DRDO pour accroitre leur protection et leur efficacité au combat

Dans l’état de la programmation militaire française actuelle, l’Armée de terre ne disposera, d’ici 2035 et l’arrivée supposée des premiers exemplaires de chars issus du programme franco-allemand MGCS, de 200 chars de combat Leclerc modernisés et intégrés au programme Scorpion, soit 3 régiments cuirassiers à peine. Dans le même temps, l’artillerie automotrice sera composée de 110 canons CAESAR et d’une cinquantaine de mortiers automoteurs de 120 mm. Ces éléments de planification sont, de toute évidence, bien insuffisants quantitativement, mais également qualitativement, pour répondre aux enjeux de sécurité dans les années à venir. Comme l’avaient annoncé les chefs d’Etat-major des armées et de l’Armée de Terre ces dernières années, les Armées françaises n’ont pas, aujourd’hui, la masse nécessaire pour soutenir un engagement de haute intensité dans la durée. C’est précisément dans ce contexte que le programme FRCV constitue un potentiel stratégique.

En effet, remettre en fonction une ligne d’assemblage pour produire quelques centaines de chars Leclerc n’aurait, du point de vu industriel et commercial, que très peu d’intérêts, les couts de structures venant grever excessivement les couts de production, et donc la compétitivité du char lors des compétitions internationales ainsi que le budget des armées. En revanche, il peut être pertinent de proposer aux autorités indiennes un partenariat avancé dans lequel l’industrie française agirait comme prestataire de technologies et un partenaire industriel, alors que les armées françaises agiraient, quant à elles, comme clientes du programme lui-même, profitant des effets de seuils engendrés par la production cumulée de 1700 blindés pour les armées indiens, et de quelques 300 ou 400 blindés pour renforcer la composante haute intensité de l’Armée de terre française. Outre l’acquisition de chars lourds modernisés supplémentaires, cela permettrait également aux armées françaises de mutualiser avec l’Inde les couts de developpement pour des versions spécialisées comme l’artillerie mobile, le génie, le commandement, le guerre électronique ou la défense anti-aérienne rapprochée, des capacités qui aujourd’hui font également gravement défauts à l’Armée de Terre.

Les Leclerc des Emirats Arabes Unis ont semble-t-il donné satisfaction lors de leur intervention au Yemen, notamment lors des combats en agglomération, et grâce à une excellente mobilité et disponibilité, servie il est vrais par un soutien logistique exemplaire des armées des EAU.

Ainsi organisé, un tel programme pourrait jouir concomitamment de la qualité de la conception et de la production de la BITD française, et en particulier de Nexter, mais également, sous une forme encadrée, des couts de production moindre liés aux volumes importants ainsi qu’aux couts de main d’œuvre inférieurs en Inde, de sorte à rendre la famille de blindés lourds ainsi produite attractive sur la scène internationale, et ce d’autant que la France apparaitrait, officiellement, comme le premier ‘client export » de cette production. A noter que l’impact en matière de politique intérieure d’un tel symbole, les Armées françaises clientes de l’industrie Indienne de Défense, serait incontestablement important en Inde, et représenterait un argument de poids pour rendre ce modèle attractif auprés des autorités politiques du pays. Pour la France, il représenterait également de nombreux attraits, outre l’activité économique et industrielle qu’il génèrerait, il permettrait de renforcer le segment haut de spectre des armées et donc d’étendre le poids des armées françaises en Europe et dans le Monde.

D’autres programmes et compétitions internationaux dans lesquels sont engagées les industries de défense françaises représentent aujourd’hui un intérêt potentiel mixte comparable, permettant simultanément d’accroitre l’activité industrielle nationale tout en renforçant les capacités opérationnelles des armées, en étendant leur format et donc leur résilience à l’engagement. L’un des plus importants n’est autre que le programme visant à remplacer les Mirage 2000-9 acquis par les Emirats Arabes Unis au début des années 2000 auprés de la France, par un nombre équivalent d’avions Rafale, avec une clause de reprise par la France des Mirage précédemment vendus. Or, ces appareils, très performants, pourraient effectivement représenter un apport de taille pour renforcer l’Armée de l’Air de l’Espace que l’on sait gravement sous-capacitaire, d’autant qu’ils disposent encore d’une quinzaine d’années de potentiel de vol, et qu’ils sont remarquablement bien équipés aussi bien pour les missions de défense aérienne que pour l’appui tactique.

Les mirage 2000-9 des Emirats Arabes Unis pourraient représenter un potentiel non négligeable s’ils venaient à rejoindre l’Armée de l’Air dans le cadre d’une commande de Rafale par Abou Dabi

Dans tous les cas, il semble désormais important pour la France de se doter d’un mécanisme d’exportation souple et agile capable d’intégrer de manière élargie et dynamique, dans ses offres, les potentiels de developpement des capacités opérationnelles déficitaires des armées françaises, dans le cadre de l’évolution géopolitique mondiale en cours. Ainsi, l’exportation de systèmes d’arme dépasserait sa présente perception purement capacitaire industrielle, c’est à dire un moyen d’atteindre les seuils d’activité minimum pour maintenir une autonomie stratégique industrielle et technologique en matière de Défense, pour atteindre une dimension capacitaire opérationnelle, en participant directement au renforcement des armées françaises. Cette approche permettrait, notamment, de saisir des opportunités aujourd’hui inaccessibles du fait même du cloisonnement des programmes en dehors des coopérations inter-états particulièrement lourdes et contraignantes comme dans le cas du SCAF et du MGCS, et de s’imposer dans les compétitions internationales, comme le fit Berlin avec la Oslo dans le domaine des sous-marins d’attaque.

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