Hobart, Type 52D, Sejong le Grand : les destroyers modernes – 1ère Partie

Héritiers des contre-torpilleurs apparus à la fin du 19ème siècle pour lutter contre les vedettes lance-torpilles qui menaçaient les grands navires de ligne comme les croiseurs et plus tard les cuirassés, le destroyer moderne est un imposant navire de combat de surface, souvent plus de 7000 tonnes, doté d’un puissant armement, d’une grande polyvalence, et capable aussi bien d’escorter des unités majeures comme des porte-avions que de mener des frappes vers la terre ou des missions d’interdiction. Si la classification reste floue et non systématique avec d’une part les frégates plus légères et plus spécialisées, et d’autre part les croiseurs plus lourds et aptes à jouer eux-même le rôle d’unité navale majeure, les destroyers représentent fréquemment les plus puissantes unités de surface en service dans de nombreuses marines de premier plan, et sont le plus souvent spécialisés dans la défense anti-aérienne, anti-missiles voire le déni d’accès.

Cette synthèse en deux partie présente les 8 principales classes de Destroyers en service ou bientôt en service au sein des grandes marines mondiales, pour en évaluer les performances, le potentiel militaire et le rôle que ces navires peuvent jouer dans une géopolitique mondiale en pleine évolution.

Classe Hobart (Australie, 3 unités)

Destinés à remplacer les frégates de la classe Adélaïde, les 3 destroyers de la classe Hobart sont dérivés simultanément des frégates lourdes espagnoles de la classe Alvaro de Bazan et des destroyers Arleigh Burke américains, dont ils reprennent, comme de nombreux destroyers occidentaux présentés ici, le célèbre système AEGIS de défense anti-aérienne et anti-missiles. L’attribution du marché SEA 4000, en 2007, à l’espagnol Navantia associé au britannique BAe, s’est faite conjointement à la commande de 2 porte-hélicoptères d’assaut ou Landing Helicopter Dock (LHD) de 27.500 tonnes de la classe Canberra, eux aussi commandés auprés de Navantia, dont ils devaient en partie assurer la protection. Presque 75% plus imposants que les frégates Adelaide qu’ils remplacent, les destroyers de la classe Hobart ont une longueur de 147 m pour une jauge en charge de 7.000 tonnes. Ils sont propulsés par un système CODOG (Combined Diesel or Gaz), employant 2 moteurs diesels de 7.500 cv pour les transits à vitesse normale, et deux turbines à Gaz General Electric de 23.500 cv chacune pour les grandes vitesses, leur offrant une vitesse maximale de 28 noeuds et une autonomie à la mer de 5.000 nautiques à 15 noeuds.

Le HMAS Hobart lors de la cérémonie d’entrée en service en 2017 à Sidney.

L’armement des Hobart offre une vaste palette de capacité, avec une prédisposition pour la défense anti-aérienne grâce à ses 48 silos verticaux Mk41 accueillant des missiles SM2 ou RIM-166 ESSM, ce dernier étant potentiellement chargé à 4 missiles par silo, offrant une grande puissance de feu dans ce domaine au destroyer australien. Il emporte également un canon Mk45 de 127 mm, 2×4 missiles anti-navires Harpoon, un système de protection rapprochée CIWS Phalanx, deux canons télépopérés de 25 mm M242 Bushmaster et 2 tubes lance-torpilles doubles pour des torpilles anti-sous-marines légères Mu90. Un hélicoptère MH-60R Romeo complète la panoplie offensive du bâtiment. La détection est confiée au radar à face plane AN/SPY-1D identique à celui qui équipe les destroyers américains de la classe Arleigh Burke flight I, II et IIa, complété par un système électro-optique infrarouge Vampir du français SAGEM. Pour la détection anti-sous-marine, il emporte un sonar de coque couplé à un sonar remorqué, lui conférant des capacités avancées y compris en zone océanique.

Bien que la construction de la première unité de la classe, le HMAS Hobart, ait débuté en 2009, celui-ci n’entra en service qu’en 2017, avec prés de deux années de retard sur le calendrier initial. Le programme fut à ce titre retoqué par l’ANAO en 2014, l’équivalent australien de la Cours des Comptes, pour ces questions de délais et un dépassement des couts qui s’élèvera, au final, à plus de 1,45 Md$ australiens, soit prés de 300 m€ par navire. Les deux autres unités de la classe, le HMAS Brisbane et le HMAS Sidney, sont respectivement entrés en service en 2018 et 2020, et évoluent désormais aux cotés des frégates de la classe Anzac au sein de la Marine Royale Australienne.

Type 052D/DL (Chine, 25 unités lancées)

Dérivés des destroyers Type 052C entrés en service entre 2004 et 2015 (6 unités), et dont ils sont une version agrandie et sensiblement modernisée, les destroyers chinois du Type 052D représentent aujourd’hui la colonne vertébrale de l’escorte des grandes unités navales de la marine chinoise, comme les porte-avions Type 001/A, les navires d’assaut Type 071 ou les LHD Type 075, notamment pour ce qui concerne la défense anti-aérienne et anti-missile. C’est également la classe la plus prolifique du moment, avec au moins 25 unités prévues dont 9 dans une version allongée désignée Type 052DL, mais qui comprendra très certainement bien davantage de navires. Avec les corvettes de lutte anti-sous-marine Type 056A, les frégates de lutte anti-sous-marine Type 054A, et les destroyers lourds, ou croiseurs, Type 055, les destroyers Type 052D représentent le renouveau de la marine chinoise de surface, avec des capacités qui n’ont guère à envier à leurs homologues occidentaux ou russes.

La version allongée Type 052DL emporte un nouveau radar basse fréquence (au centre du navire) ainsi qu’un hangar rallongé pour accueillir le nouvel hélicoptère naval Z-20

Long de 161 mètres pour la version DL (157 m pour la version D), le destroyer atteint une jauge estimée à 7500 tonnes en charge. Contrairement aux Type 052C, il dispose d’une propulsion CODOG de facture chinoise, et non allemande sous licence. Il emporte un armement conséquent et très complet, avec 64 silos verticaux pouvant accueillir des missiles anti-aérien d’une portée de 200 km et dérivés du missile russe équipant les systèmes S300V, ainsi que des missiles anti-sous-marin CY-5 équivalents de l’ASROC américain, et des missiles de croisière anti-navire YJ-18 d’une portée excédant les 400 km, ayant une vitesse finale données à Mach 2,5. Le navire emporte également un canon de 130 mm, un système d’auto protection CIWS HQ-10 doté de 24 missiles anti-missile à courte portée, et d’un CIWS doté d’un canon de 30mm Gatling automatique équivalent au système américain Phalanx. La détection est assurée par un radar AESA à face plane Type 346A couplé à l’équivalent du système AEGIS américain pour répondre aux attaques multiples, ainsi que d’un radar de veille à basse fréquence Type 518 et son évolution pour les Type 52DL, capable de détecter plus aisément et plus loin les avions dits furtifs comme le F22 et le F35. Un sonar de coque couplé à un sonar remorqué à profondeur variable, et un hélicoptère de lutte anti-sous-marine Z-9, ou Z-20 pour la version DL, complètent la panoplie du navire.

On le voit, les Type 052D/DL sont des navires des plus modernes et représentent de puissants adversaires pour les marines occidentales, y compris pour l’US Navy. Mais ce n’est pas tant leur puissance et leur modernité que leur production intensive qui pose désormais un défi de taille aux planificateurs occidentaux. En effet, là ou les industries navales américaines, australiennes , japonaises et sud-coréennes ont lancé 7 destroyers ces 3 dernières années, les chantiers navals chinois ont, quant à eux, lancés pas moins de 13 destroyers Type 052D et DL, ainsi que 8 destroyers lourds Type 055, soit un rapport de 3 contre 1 en faveur de la Chine. A ce rythme, la marine Chinoise aura rattrapé et dépasse la puissance navale de haute mer occidentale présente dans le pacifique d’ici 2025 ou 2026, avec des navires à la fois modernes et puissamment armés. (Note : le destroyer lourd Type 055 sera traité ultérieurement dans une synthèse consacrée aux croiseurs modernes)

Classe Senjong le Grand (Corée du Sud, 3 + 3 unités)

A l’instar de la Chine Populaire, la Corée du Sud s’est dotée, en seulement deux décennies, simultanément d’une marine de haute mer désormais reconnue comme l’une des plus puissantes du théâtre indo-pacifique, mais également d’une industrie navale militaire apte à concevoir et fabriquer des navires de grande taille puissamment armés, et potentiellement capables de rivaliser avec n’importe lequel des destroyers de ce panel. A ce titre, les destroyers de la classe Senjong le Grand, issus du programme KDX-III, représentent l’aboutissement de cet effort engagé dès la fin des années 80. Ce sont, en effet, les navires les plus puissamment armés de ce panel, au point qu’ils auraient très bien pu se classer dans la catégorie des croiseurs plutôt que des destroyers. En effet, ces navires de 165 m de long affichent une jauge de 11.000 tonnes en charge.

Les destroyers Senjon le Grand sont aujourd’hui les destroyers les plus imposants et les plus puissamment armés du camp occidental, même face au Arleigh Burke américains

Comme les Arleigh Burke américains ou les Hobart australiens, les Senjong le Grand mettent en oeuvre le système américain AEGIS ainsi que le radar AN/SPY-1D pour la détection anti-aérienne et anti-missile. Cependant, contrairement au Hobart australien, le navire dispose de pas moins de 80 silos verticaux Mk41 pour accueillir des missiles SM-2 et le missile anti-missile SM-3. Il dispose par ailleurs de 48 silos verticaux type K-VLS de facture locale, accueillant des missiles de croisière Hyunmoo-3 d’une portée de 1.500 km, ou le missile anti-sous-marin K-ASROC emportant la torpille légère Red Shark. Le navire dispose en outre d’un canon de 127 mm, de 16 missiles anti-navire d’une portée de 200 km, d’un système anti-missile CIWS RAM équipé de 21 missiles, d’un CIWS de 30 mm Goalkeeper, et de 2 lance-torpilles triples équipés de torpilles Blue Shark. Un dispositif sonar avec sonar de coque et sonar remorqué, ainsi que deux hélicoptères navals Super Lynx ou Sh-60 complètent cette impressionnant arsenal offensif et défensif.

La présence d’un grand nombre de missiles de croisière, qui d’ailleurs pourraient à l’avenir se voir compléter par des missiles balistiques embarqués, s’explique par le tropisme sud-coréen, bien plus préoccupé par la puissance de feu de son demi-frère positionné au nord du 38ème parallèle, et surtout par son programme nucléaire et les progrès enregistrés en matière de missiles balistiques ces dernières années, que par la montée en puissance de la puissance militaire de Pékin. L’objectif des Senjong le Grand est donc tout autant d’escorter les unités majeures, et notamment le futur porte-avions en cours de conception, que d’assurer une forme de dissuasion en disposant d’une capacité de riposte plus que significative en cas d’agression, même dépourvue de charge nucléaire. On retrouve cette même problématique dans la conception de la dernière génération de sous-marins classe Dosan Ahn Changho, eux aussi équipés de cellules de lancement vertical pour missiles de croisière, une chose pourtant rarissime pour des sous-marins à propulsion conventionnelle. Seoul a annoncé en 2019 une nouvelle commande de 3 nouveaux destroyers de ce type, qui viendront renforcer les 3 unités déjà en service depuis 2013.

Classe Kolkata (Inde, 3+4 unités)

Comme toutes les marines du théâtre Indo-pacifique, la marine indienne a entrepris de moderniser sa flotte au début des années 2000 pour faire face à la montée en puissance constatée de la Marine chinoise, et le réarmement massif régional. En outre, New Delhi reste en tension tant avec Pékin dans le Golfe du Bengal qu’avec Islamabad en Mer d’Arabie et dans l’océan Pacifique, l’obligeant à dimensionner ses forces navales pour faire face potentiellement à deux fronts simultanés. C’est dans ce contexte qu’en 2002, les chantiers Mazagon Dock Limited entamèrent la construction du premier destroyer de la classe Kolkata, ou Projet 15, à l’époque la plus imposante unité de surface combattante jamais construite dans le pays. Au total, ce furent 3 navires conçus et fabriqués en Inde qui furent livrés à la Marine Indienne entre 2014 et 2016, avec une moyenne de 11,5 ans de construction par navire entre la pose de la quille et l’entrée en service des bâtiments.

la silhouette des destroyers de la classe Kolkata est caractéristique avec le mat central monté du radar à face plane MF-STAR israélien

Reste que les 3 destroyers de la classe Kolkata sont des navires parfaitement en phase avec leur contexte opérationnel. Long de 163 mètres, ils affichent une jauge de 8.100 tonnes en charge. Leur propulsion COGAG (Gaz and Gaz) leur confère une vitesse maximale de l’ordre de 30 noeuds, et une autonomie à la mer de plus de 4.000 nautiques à 15 noeuds, adaptée aux missions océaniques limitées aux abords du sous-continent. Comme souvent, la marine indienne s’est tournée vers ses partenaires occidentaux, et notamment israéliens, français et russes, pour équiper le navire. Ainsi, l’armement principal des Kolkata est composé de 32 missiles Barak-8/ER en silos verticaux, un missile anti-aérien et anti-missile co-conçus avec les israéliens de IAI et de Rafael et capable d’atteindre des cibles jusqu’à 150 km. La lutte anti-navire est confiée à 12 missiles Brahmos co-conçus avec la société russe NPO et dérivés du P700 granit, capables de frapper des cibles navales et terrestres à plus de 600 km en volant à Mach 3 en trajectoire rasante. Le navire met également en oeuvre un canon de 76mm OTO Melara, 4 CIWS AK-630 Gatling de facture russe, 4 tubes lance-torpilles de 533mm et 2 hélicoptères navals. La détection est confiée au radar israélien IAI EL/M-2248 MF-STAR équipé d’antennes AESA à face plane d’une portée 300 à 400 km selon les cibles, et la détection ASM est assurée par un sonar de coque HUMSA-NG du fabricant local BEL.

Malgré la fabrication longue et laborieuse des 3 Kolkata, New Delhi confia, en 2011, aux mêmes chantiers Mazagon la construction de 4 nouvelles unités modernisées, désignées classe Visakhapatnam ou Project 15B. La construction du premier navire éponyme débuta en 2013, et celui doit entrer en service au sein de la Marine Indienne cette année. Visuellement, comme du point de vue opérationnel, les Visakhapatnam diffèrent peu des Kolkata, si ce n’est par leur canon de 127 mm qui remplace le 76mm trop étriqué des premiers navires, ainsi qu’une passerelle et un mat principal redessinés pour réduire la signature radar des navires. L’armement et les équipements de détection sont les mêmes entre les deux classes, mais le système de combat a subi une cure de jouvence pour mettre à profit les quelques années qui les séparent. La dernière unité de cette sous-classe, le Porbandar, doit entrer en service en 2025. New Delhi a entamé les travaux pour concevoir une nouvelle classe de destroyers lourds, désignés Projet 18, et jaugeant jusqu’à 13.000 tonnes, pour faire face à l’entrée en service rapide des Type 055 chinois, et renforcer le bouclier anti-missiles du pays.

Fin de la première partie. La seconde partie de cette synthèse traitera des destroyers de la classe Arleigh Burke américains, Maya japonais, des Type 45 britanniques et des futurs 22350M Super Gorshkov russes.

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