L’US Air Force prévoit un avenir avec 5 modèles de chasseur, mais sans F22

Il y a de ça encore quelques mois, l’avenir de l’US Air Force, tout du moins dans sa stratégie officielle, se résumait à 2 appareils pour sa composante chasse : le F35A qui devait représenter l’essentiel de sa force aérienne tactique avec plus de 1700 appareils, ainsi que le F22, ainsi que son remplaçant issu du programme Next Generation Air Dominance ou NGAD, pour la supériorité aérienne. Mais de nombreux événements se sont produits au cours des dernières années, amenant la puissante force aérienne américaine à ré-évaluer ses besoins, et donc sa stratégie d’équipement. C’est ainsi que lors de son audition de le Congrès en marge des discussions autour du budget 2022 du Pentagone, le général Brown, chef d’Etat-Major de l’US Air Force, a présenté un nouveau format pour 2030, basé non pas sur 2 appareils, mais sur 5, parmi lesquels 3 des principaux appareils qui devaient être remplacés par le F35A, à savoir le F15, le F16 et le A10. Et si le F35A est toujours présenté comme la colonne vertébrale de la force aérienne US, l’accélération du programme NGAD pour remplacer les 187 F22 actuellement en service, induit un profond changement de paradigme.

En effet, le F22 est aujourd’hui l’appareil le plus performant du parc aérien de chasse de l’US Air Force, mais également des Etats-Unis, et même de la planète. C’est aussi le plus récent, hormis le F35A bien entendu, puisque le dernier F22 sorti des chaines de production de Lockheed-Martin a été livré à l’US Air Force il n’y a que 9 ans, en 2012. Pourquoi, dans ces conditions, décider de retirer du service cet atout indiscutable, alors même que les systèmes hérités, Legacy systems en anglais, comme le A10 et le F16, qui étaient jusqu’ici la principale cible de la planification de l’USAF, se voient eux prolongés au delà de 2030 ? La réponse à cette question est complexe, et nécessite quelques éclaircissements.

malgré ses capacités opérationnelles, le F22 Raptor est handicapé par des couts de maintenance très élevés, et une faible disponibilité.

En premier lieu, l’US Air Force, et son commandement, a depuis plusieurs années compris les limites du programme F35A, un appareil certes dotés de caractéristiques très interessantes, comme sa furtivité en secteur frontal, et une capacité de détection et de traitement de données très avancés, mais qui souffre de plusieurs défauts devenant très handicapant dès lors qu’il s’agit de s’opposer à des adversaires téchnologiquement avancés et dotés de moyens importants, comme la Chine ou la Russie. Le premier d’entre eux est incontestablement son prix de possession trop élevé, et sa maintenance extrêmement lourde pour un appareil de cette catégorie, sensé remplacer des avions comme le F16 ou le A10. Ce problème ira donc croissant au fur et à mesure que le parc de Lighting II s’étendra au sein de l’USAF, à raison de 60 appareils par an en moyenne, et obligera celle-ci, à défaut d’avancés aussi spectaculaires qu’improbables dans ce domaine, à réduire son parc aérien, alors même que dans le même temps, la Chine et la Russie modernisent leurs flottes tout en conservant des formats importants, avec 2500 appareils pour Pékin, et 1200 pour Moscou.

En outre, l’avantage technologique que le F35A est sensé procurer à ses utilisateurs s’étiole désormais avec l’arrivée d’appareils de 5ème génération comme le Su-57 russe, le J-20 chinois, ou les nouvelles versions de chasseurs comme le Rafale F4 ou le Gripen E. Ces appareils emportent en effet, des senseurs et des capacités de traitement et de communication avancées leur permettant de jouer un rôle comparable à celui du Lighting II au combat. Et même si leur furtivité en secteur frontale est inférieure, la différence opérationnelle, du fait de la multiplication des radars à basse fréquence, des systèmes de détection passifs et des armes à longue distance, tend à réduire l’intérêt de cette caractéristique. Enfin, le F35A souffre de certaines limitations qui, si elles ne prêtaient pas à conséquence pour des engagements de faible et moyenne intensité, deviennent désormais de sérieux handicaps, comme son rayon d’action limité alors même que ce besoin s’avère de plus en plus critique, dans le Pacifique comme en Europe.

Les versions les plus récentes d’appareils comme le Rafale F4 font jeu égal avec le F35 dans de nombreux domaines appartenant à la « 5ème Génération » mais conservent des attributs élémentaires des avions de combat plus anciens, comme la manoeuvrabilité, la vitesse et le rayon d’action.

C’est la raison pour laquelle le général Brown, il y a deux mois, avait évoqué la possibilité de concevoir un nouvel appareil, moins avancé que le F35A mais plus adapté au besoin, pour remplacer ses F16. Mais face aux pressions subies tant de la part des industriels que du Congrès, liées avant tout à la puissance économique et sociale du programme que représentent plus de 250.000 emplois répartis sur 48 états, il est vite apparu que ce combat était perdu d’avance pour l’USAF, même si de plus en plus de voix au Congrès s’élèvent pour dénoncer les dérives budgétaires et les limitations opérationnelles du programme. C’est également la raison pour laquelle ce même général Brown, lors de audition, a indiqué que la question concernant le remplacement des F16 modernisés par le F35A se posera d’ici 7 à 8 ans, car c’est à partir de ce moment que le programme aura une empreinte budgétaire annuelle permettant d’arbitrer plus sereinement le dossier, tout en laissant une chance, certes peu probable, aux industriels de solutionner la quadrature du cercle concernant la maintenance et les couts de possession de l’appareil.

Pour autant, il est indispensable à l’USAF d’être en mesure de neutraliser la montée en puissance chinoise et russe, et ce dès aujourd’hui. C’est précisément pour cette raison que le programme NGAD va être accéléré, de sorte à permettre de réceptionner les premiers appareils destinés à remplacer le F22 avant la fin de la décennie. On peut voir dans cette accélération les conséquences des wargames récemment joués au Pentagone à ce sujet. L’essentiel du budget acquisition étant cannibalisé par le programme F35, la seule alternative pour l’USAF est donc de retirer du service ses propres F22, qui sont certes très performants, mais dont les couts de maintenace consomment d’importants crédits pour une disponibilité très en deçà de ce que devrait être celle d’un avion de 10 ans seulement. En outre, le programme NGAD est lui-même conçu sur des paradigmes industriels en opposition de phase avec ceux employés pour les programmes F22 et F35, laissant entrevoir une redéfinition complète de la stratégie industriel de l’USAF dans ce domaine en cas de succès. D’ailleurs, l’arrivée du remplaçant du F22, prévue pour la fin de décennie, coïncide étrangement avec le report de décision avancé par le général Brown concernant le F35A.

Le NGAD ne sera pas un appareil, mais une famille de systèmes pilotés et non pilotés. Le premier représentant de cette famille sera le remplaçant du F22 Raptor.

Reste qu’il sera nécessaire de tenir la ligne face aux forces aériennes chinoises et russes durant cette période de transition aussi bien industrielle que culturelle. C’est précisément là qu’interviennent les « Legacy System », à savoir le F15 et le F16 dans leurs dernières versions F15EX et F16 Block 72 Viper, qui joueront le rôle de miroir face aux Su-30/34/35 modernisés russes ainsi que face au J-10/11/16 chinois, eux aussi dérivés d’appareils de génération précédente, mais emportant de nombreuses technologies modernes, comme un radar AESA. Quant au cas du A10 Warthog, il est probable qu’il s’agisse davantage d’un calcul politique et budgétaire que d’un besoin opérationnel exprimé. En effet, l’US Army réclame depuis longtemps que cet appareil reste en service pour les missions d’appui rapproché, notamment en zone de basse intensité, et dispose de relais influents au Congrès pour developper sa propre force aérienne en voilure fixe destinée à cette mission si l’USAF venait à se séparer des A10. En ces temps de tensions budgétaires, il est probable que l’Etat-Major de l’Air Force ait préféré accéder aux demandes de l’US Army plutôt que de voir celle-ci se doter de ses propres moyens, au risque d’entamer son propre budget. Raison pour laquelle il n’est pas fait état de modernisation des A10, mais simplement d’un maintien en condition.

Il apparait donc que la stratégie d’équipement présentée devant le Congrès par le Général Brown relève d’un ensemble de facteurs complexes imbriqués les uns aux autres, alors même que l’option d’augmenter le budget du Pentagone est inenvisageable aujourd’hui. Le Général Brown a parfaitement compris que s’attaquer frontalement au F35 était irréaliste en ce moment, et ce d’autant qu’il n’a pas d’alternative à proposer, et qu’il fait face, simultanément, au besoin de renouvellement de ses capacités opérationnelles à court terme. En sacrifiant le F22, il récupère les crédits nécessaires pour accélérer le NGAD, avec l’espoir de mettre en évidence les bénéfices des nouveaux paradigmes industriels et opérationnels sur lesquels le programme est conçu, alors même que, selon toute vraisemblance, le programme F35 restera dans son ornière budgétaire et opérationnelle. Il sera alors temps de basculer la production vers de nouveaux appareils, plus en adéquation avec les besoins et les enjeux opérationnels américains.

A lire également

You cannot copy content of this page
Meta-Défense

GRATUIT
VOIR