Le scénario géorgien se précise en Ukraine

En 2008, un corps d’armée russe de 90.000 hommes disloqua en seulement 5 jours les défenses géorgiennes, après que le bouillant président géorgien Saakachvili ait donné l’ordre à ses forces de s’emparer de la ville ossète de Tskhinvali, ce qui provoqua la mort de 16 militaires de la « force d’interposition de la CEI » présente sur place. Mais cette narration n’est qu’une partie de l’histoire, car dans les semaines qui ont précédé cet assaut bien mal avisé d’un président géorgien trop sûr du soutien de ses alliés occidentaux, les forces ossètes, équipées et entrainées par Moscou, et en grande partie formée de militaires russes, harcelèrent les positions géorgiennes par de multiples frappes d’artillerie, entrainant la mort de plusieurs soldats géorgiens. En outre, l’assaut géorgien fut donné sur la base de l’observation d’une colonne de 150 blindés russes traversant le tunnel de Roki. Si cette information a été officiellement démentie par Moscou, des confidences d’officiers d’artillerie russes présents sur place semblent confirmer que les blindés russes avaient bel et bien pénétré sur le sol Géorgien, dans le but avoué par l’Etat-Major de la 58ème armée russe, d’amener les géorgiens à répliquer et à fournir le casus belli que Moscou attendait pour mettre en branle son dispositif militaire minutieusement préparé.

Cette guerre permit à Dimitri Medvedev, alors président de la fédération de Russie, de s’emparer de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, tout en présentant une narration défensive par ailleurs largement acceptée en Occident, très prompt à ce moment à croire les promesses de rapprochement entre la Russie et l’Europe portée par le président russe. Toutefois, une analyse objective montre que cette guerre, à l’instar de l’intervention en Crimée 6 ans plus tard, résultait d’un plan minutieusement préparé par les armées russes, et appliqué avec brio par les généraux et les diplomates de Moscou. Aujourd’hui, de très nombreux éléments laissent penser que le Kremlin et l’Etat-Major russe ont décidé d’appliquer une stratégie similaire dans le Donbass et l’Est de l’Ukraine, avec une narration officielle et en déroulé des événements se calquant précisément sur ceux ayant eut lieu en 2008.

Les quelques 15.000 hommes des armées géorgiennes furent balayés en seulement 5 jours par la 58ème armée et la 42ème division mécanisée de la Garde russe, alignant prés de 6 fois plus de soldats.

Alors que le renforcement militaire en Crimée et à l’Est du Donbass ne cesse de croitre, avec l’arrivée observée ces derniers jours de systèmes lourds comme des missiles balistiques Iskander et des systèmes anti-aériens à longue portée S400, ainsi que de très nombreuses colonnes de blindés et de véhicules de soutien en provenance de toutes les régions militaires du pays, le discours officiel du Kremlin s’est considérablement durci vis-à-vis de Kiev, et du soutien occidental affiché à l’Ukraine. Le ministre adjoint des affaires internationales, Sergei Ryabkov, a ainsi directement mis en cause ce soutien occidental, arguant que c’est lui qui porterait la responsabilité si la situation venait à se détériorer, qualifiant l’occident « d’adversaire », une première dans le discours officiel de Moscou depuis la fin de l’Union Soviétique. Dans une interview, le porte parole du Kremlin, Dmitry Peskov, met en cause la menace que fait peser l’Ukraine sur les populations russophones, et prévient que Moscou est prêt à intervenir pour les protéger. Les médias russes ont également pris, tout du moins pour ceux controlés par l’Etat ou par les principaux oligarques du pays proches du Kremlin, un posture extrêmement agressive, tant vis-à-vis de l’Ukraine que de l’Occident.

Dans le même temps, selon des interceptions de communication entre l’état-major russe et les miliciens indépendantistes du Donbass datant du 7 avril, Moscou chercherait à provoquer une riposte ukrainienne en multipliant les frappes d’artillerie et de drones sur les troupes ukrainiennes le long de la ligne de démarcation fixée par l’OSCE et les accords de Minsk. Selon l’enregistrement diffusé par le renseignement ukrainien, qui doit encore être confirmé eut égard à la partialité de sa source, l’objectif de ces frappes serait de pouvoir entamer une certaine « Phase 2 », dont on comprend bien la nature, eu égard aux forces stationnées le long des frontières ukrainiennes. Depuis, les frappes d’artillerie, les accrochages à l’arme automatique, et les frappes de drones se sont multipliées le long de la ligne de démarcation, et 8 militaires ukrainiens ont été tués ces derniers jours. Enfin, la Marine russe a déplacé, la semaine dernière, une flottille de navires de débarquement de la Mer Caspienne à la Mer Noire, faisant peser une nouvelle menace sur les forces ukrainiennes, dont les moyens navals sont plus que limités.

Les armes lourdes ont recommencé à tonner depuis quelques jours dans le Donbass

De toute évidence, Moscou répète donc, avec minutie, la stratégie employée lors de la guerre de 2008. Mais le contexte international a considérablement évolué en 13 ans, faisant peser un risque d’expansion du conflit bien plus important que durant la seconde guerre d’Ossétie du Sud. Ainsi, les Etats-Unis ont annoncé le déploiement de destroyers de l’US Navy en Mer Noire, dans le but d’observer les préparatifs militaires russes, ce qui pourrait lourdement compromettre la liberté de manoeuvre des forces navales et aériennes basées en Crimée si une opération devait être lancée. La Royal Air Force a, quand à elle, annoncé l’envoi d’une escadrille de Typhoon en Roumanie, pour les mêmes raisons. En outre, de nombreux vols militaires d’appareils de renseignement et d’observation de l’OTAN ont été observés en Mer Noire et à proximité de l’Ukraine ces derniers jours, alors que le G7+ l’Union européenne ont officiellement demandé des explications sur les intentions russes concernant ce déploiement de force.

De fait, Moscou ne peut s’appuyer aujourd’hui sur le même élément de surprise que lors de la guerre géorgienne, alors que les yeux du monde étaient braqués sur l’ouverture des Jeux Olympiques d’été de Pékin, ou lors de l’intervention en Crimée, qui prit tous les services de renseignement occidentaux au dépourvu. Désormais, l’Occident se tient prête, si ce n’est à intervenir directement dans un éventuel conflit russo-ukrainien, tout au moins à soutenir Kiev autant que possible, y compris en livrant des systèmes d’armes sophistiqués au delà des missiles anti-chars Javelin ou anti-aériens Stinger déjà fournis, et en se tenant prête à mettre en oeuvre de nouvelles sanctions, potentiellement très sévères, si Moscou venait à passer à l’offensive. Dans le même temps, ni l’OTAN, ni l’UE, ni le G7 ne donnent à Kiev des espoirs d’intervention militaire directe, de sorte à ne pas amener le président Zelensky à commettre la même erreur d’interprétation sur le soutien occidental que son homologue géorgien il y a 13 ans.

Les forces ukrainiennes ont reçu un millier de missiles anti-chars Javelin, dans un effort de modernisation des armées soutenue par l’Occident sans précédant depuis l’indépendance

De fait, pour les autorités russes, la situation devient très compliquée. Elles ne peuvent espérer obtenir une forme d’impunité ou des réactions limitées de l’Occident en cas d’intervention, fusse-t-elle présentée pour défendre la communauté russophone ukrainienne. A ce titre, cet argument est très fallacieux, car de nombreux Oblast ukrainiens du Sud et de l’Est sont à majorité russophone, tout en étant très attachés à l’Ukraine et à l’intégrité territoriale du pays. Le président Zelensky est d’ailleurs lui même avant tout russophone, et son ukrainien laisse parfois à désirer, comme cela fut remarqué à plusieurs reprises lors de la campagne présidentielle. Qui plus est, une intervention contre l’Ukraine n’avait, jusqu’ici, qu’un soutien populaire marginal dans l’opinion publique russe, si l’on en croit les sondages indépendants publiés à ce sujet.

Mais faire marche arrière s’avèrerait tout aussi problématique pour le Kremlin, après avoir à ce point concentrer des forces, et marteler son discours sur la scène publique. Un retour au statuquo serait en effet potentiellement perçu par l’opinion publique, tout du moins par une partie de celle-ci composant le coeur de l’électorat de Russie Unie, comme un signe de faiblesse face à l’Occident, en contradiction avec la posture de force tenue par le dirigeant russe Vladimir Poutine depuis 2012, et son retour à la présidence. Qui plus est, le président Ukrainien semble déterminé à ne pas céder aux provocations russes, afin de de pas donner à Moscou le Casus Belli attendu. Dès lors, la justification d’une intervention, vis-à-vis de l’opinion publique russe, serait beaucoup plus difficile, et scrutée avec grande attention par l’opposition et ses médias dans le pays.

L’intervention en Crimée par des soldats n’arborant aucune insigne prit au dépourvu les services de renseignement occidentaux, qui ne parvint à coordonner une réponse suffisamment forte et rapide pour amener Moscou à faire marche arrière.

Quoiqu’il en soit, la situation reste aujourd’hui explosive dans cette région. Il semble que, désormais, les occidentaux aient pris pleinement conscience du scénario qui se déroule à la frontière russo-ukrainienne, et aient commencé à réagir en conséquence. Mais l’hypothèse d’une trop grande proximité entre des unités russes chauffées à blanc et devant exécuter leur mission, et des unités de l’OTAN, n’est certainement pas une situation sans conséquence et sans risque majeur. Les espoirs de paix, aujourd’hui, reposent sur le bras de fer entamé par l’occident avec Moscou, et par la détermination du président ukrainien et de son état-major à ne pas céder aux provocations. Mais il s’agit, de toute évidence, de la plus importante crise en matière de sécurité en Europe depuis la fin de la guerre froide.

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