L’US Army change radicalement de doctrine pour faire face à la Chine

« Messieurs les chinois, tirez les premiers ! ». C’est par cette déclaration paraphrasée de la célèbre réplique du Comte d’Anterroches lors de la bataille de Fontenoy en 1745, que l’on peut résumé la nouvelle stratégie présentée par le chef d’Etat-Major de l’US Army, le Général James McConville, pour faire face aux forces chinoises dans le Pacifique. Mais là où la phrase de l’officier français rapportée par Voltaire n’était qu’une bravade face à la supériorité des forces britanniques certaines de la victoire, pour l’officier général américain, il s’agit de définir une nouvelle doctrine d’emploi des forces afin de préserver les moyens et la puissance de feu de l’US Army dans le Pacifique, même après une hypothétique frappe préventive massive menée par l’APL sur les forces américaines et leurs alliés.

Il faut dire que la prise de conscience du Pentagone concernant la fantastique Maskirova chinoise, cette opération de communication visant à égarer l’adversaire dans des certitudes créées de toute pièce, selon laquelle Pékin visait l’équilibre militaire avec Washington en 2049, engendre aujourd’hui une fébrilité perceptible dans toute la communauté défense des Etats-Unis, et de leurs alliés. De l’écart majeur des capacités industrielles de défense séparant les deux pays qui se creuse sans cesse, à l’écart technologique qui sépare les deux forces armées qui ne cesse de s’estomper, les stratèges américains prennent désormais conscience que s’opposer à l’expansionnisme chinois dans le Pacifique, en premier lieu duquel se trouvera la reprise de l’ile de Taïwan, s’avère être désormais une problématique à moyen, voire à court terme, sans que Washington ne puisse y répondre politiquement, économiquement et même militairement, dans les délais nécessaires. Comme nous l’avions déjà montré, Pékin a bel et bien atteint une position de Surprise Stratégique sur l’Occident ces dernières années.

La Chine s’est dotée en seulement quelques années d’une flotte de haute mer capable de rivaliser avec les marines les plus puissantes du Pacifique. En 2030, elle sera la plus puissante force navale de ce théâtre, devant l’US Navy.

S’il faudra du temps aux armées américaines pour retrouver leur hégémonie technologique, alors que les programmes s’accumulent plus vite que les budgets n’augmentent et les solutions technologiques n’émergent, il n’est pour autant pas question de permettre à Pékin de prendre l’avantage militaire sur les Etats-Unis dans les années à venir. Pour cela, le Général James McConville entend s’appuyer non pas sur de nouveaux blindés ou de nouveaux missiles, mais sur une nouvelle doctrine s’appuyant sur les points forts de l’US Army aujourd’hui, à savoir ses capacités d’engagement multi-domaines et sa structure info-centrée, afin de concevoir des unités de combat à la fois plus petite, plus mobile et plus autonome, et ainsi de redéfinir la dynamique de l’engagement.

La principale menace qui touche aujourd’hui les forces américaines déployées dans la ligne de défense Pacifique qui s’étend des Philippines au Japon, n’est autre que le formidable arsenal de premières frappes conventionnelles dont dispose aujourd’hui l’Armée Populaire de Libération, avec un impressionnant stock de missiles balistiques à courte et moyenne portée, de missiles de croisières, de bombardiers et bientôt de missiles hypersoniques. Concrètement, toutes les bases américaines et alliées situées dans un périmètre de 3000 km autour de la Chine, sont potentiellement les cibles d’une frappe préventive chinoise en amont d’une intervention militaire sur Taiwan. La multiplication des moyens de renseignement et de localisation, comme les satellites, les drones et avions de renseignement électronique, ainsi que les drones et bâtiments de la Marine, permettent désormais à Pékin de cibler avec précision toutes les unités significatives, ainsi que tous les centres de commandement, de communication et les noeuds logistiques. Et d’autres termes, toute la doctrine mise en oeuvre par les Etats-Unis ces 30 dernières années, basée sur une puissance de feu et une logistique très imposante, représente désormais une faiblesse majeure pour les forces américaines face à l’APL.

Les concentrations de force représentent désormais des cibles de choix pour les capacités de première frappe chinoises, et doivent donc être abandonnées au profit d’unités plus petites, mobiles et autonomes.

Pour y répondre, le général McConville veut s’appuyer sur des unités trés mobiles, capables de se protéger si besoin, ainsi que d’évoluer au coeur même du dispositif de l’adversaire. Présenté ainsi, il ne s’agirait de rien d’autre que d’espérer transformer l’US Army en une gigantesque armée appliquant les méthodes des forces spéciales. Et c’est d’ailleurs plus ou moins ce dont il est question, à la différence prêt que là ou les forces spéciales agissent la plupart du temps de manière isolée et avec des objectifs limités et clairement établis, la nouvelle doctrine de l’US Army veut amener ses forces à agir de concert et de façon coordonnée, avec tout le soutien auquel elles sont habituée, dans une dynamique trop mobile et trop rapide pour que l’adversaire, en l’occurence la Chine, ne puisse employer sa puissance de feu ou sa supériorité numérique. Elle s’appuie notamment sur l’avance effective de l’US Army dans le domaine des communications de combat, notamment en matière de moyens de communication et de renseignement par satellite.

Cette doctrine semble, d’ailleurs, s’imposer de plus en plus en occident, puisque le Corps des marines américain a, lui aussi, présenté une doctrine similaire il y a quelques mois, justement afin de faire face à la menace chinoise, allant jusqu’à abandonné une grande partie de ses moyens lourds, et notamment ses chars Abrams, pour y parvenir. La nouvelle doctrine de la British Army, elle aussi présentée il y a quelques mois, et confirmée par la publication de la Revue Stratégique ces derniers jours, repose également sur les mêmes paradigmes, à savoir des unités très mobiles et autonomes, mais capables de coopérer de manière très précise pour prendre l’avantage dans la dynamique de l’engagement. L’Armée de terre française met en oeuvre, quand à elle, le principe des GTIA et S-GTIA (Sous-Groupement tactique inter-armes), des unités à l’échelle du régiment/bataillon ou de la compagnie, qui elles aussi disposent d’une grande mobilité et d’une autonomie avancée. La fulgurance et l’efficacité de l’action militaire française lors de l’opération Serval en 2013 est, à ce titre, en grande partie liée à cette doctrine de GTIA, et le programme SCORPION a été conçu, quand à lui, autour de cette même approche tactique.

L’opération Serval des armées françaises au Mali en 2013 mit en avant l’intérêt de la structure des GTIA, ses unités interarmes autonomes construites autour d’un régiment, et disposant de l’ensemble des capacités de soutien que l’on retrouve au sein d’une brigade de combat.

Reste que l’engagement coopératif et les unités inter-armes autonomes et mobiles ne sont pas l’apanage des armées occidentales. L’APL a ainsi, elle aussi, mise en place une organisation collaborative inter-armes comparable aux GTIA, les bataillons combinés, et en a expérimenté les bénéfices lors d’un récent exercice. En outre, Russie comme Chine déploient désormais des systèmes d’information et de combat permettant d’employer des tactiques d’engagement collaboratif avancées. Rien ne garantie, dès lors, que le simple changement de doctrine de l’US Army soit de nature à assurer un avantage tactique et stratégique suffisant pour faire face à l’APL. Il s’agit, en revanche, d’une réponse à court terme afin d’optimiser la dispersion des forces et donc de contrer en partie la menace de frappe préventive, et ainsi de maintenir une capacité opérationnelle suffisante pour servir de base au déploiement du flux logistique nécessaire à l’engagement de haute intensité.

Quoiqu’il en soit, cette nouvelle annonce montre, s’il en était encore besoin, à quel point les armées américaines considèrent désormais la Chine comme leur principal et plus probable adversaire, et ce dans des délais beaucoup plus courts que deux envisagés jusqu’ici. Qu’il s’agisse d’accroitre les capacités de dissuasion conventionnelle des forces américaines et alliées dans la région, comme préconisée par le Général Mc Masters, ou d’améliorer les capacités d’endiguement d’une éventuelle offensive chinoise sur la première ligne de défense Pacifique, tous les regards du Pentagone semblent désormais braqués sur ce théâtre, et en particulier sur Taiwan, appelé à jouer un rôle déterminant dans cet hypothétique futur conflit perçu comme de plus en plus probable par les officiers généraux américains.

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