Les armées américaines testent leur nouvelle doctrine de combat « All-Domain »

Traditionnellement, la perception de la puissance militaire d’un pays repose sur l’appréciation du format de ses forces, du nombre et de la qualité de ses équipements, et de l’entrainement voir de l’aguerrissement de ses effectifs. Et il est vrais qu’à quelques exceptions prés, les français s’en souviennent à Azincourt, cette démarche permettait d’évaluer effectivement les rapports de force, et donc le gradient de puissance. Ainsi, durant la guerre froide, l’OTAN fit le pari de la puissance technologique et sur une force aérienne plus performante pour compenser le surnombre marqué de l’arme blindée soviétique et de ses pays satellites.

Mais certains événement historiques marquant ont démontré qu’une doctrine en parfaite adéquation avec la réalité technologique et des forces entrainées à respecter cette doctrine pouvait représenter l’élément déterminant d’un conflit. Ce fut le cas en 1940 lorsque l’Allemagne nazie déploya sa Blitzkrieg contre la coalition franco-britannique pourtant bien mieux armées, balayant en quelques semaines la résistance des deux plus grandes puissances militaires européennes. Et cette doctrine permit aux forces engagées dans l’opération Barbarossa en 1941 contre l’Union Soviétique de prendre l’avantage sur des forces pourtant bien plus nombreuses, et alignant plus de chars souvent plus performants que les chars allemands. Et ce ne fut qu’avec l’adaptation de la doctrine soviétique, notamment grâce au poids politique croissant du général Joukov futur vainqueur de Stalingrad, et des errements stratégiques imposées par Adolf Hitler, que l’Union Soviétique parvint à inverser le rapport de force à partir de 1942.

Les blindés allemands étaient souvent plus légers et moins puissants que leurs homologues soviétiques à l’entame du plan Barbarossa, mais une meilleure doctrine d’emploi permit à la Wermarcht d’aligner les usés pendant plus de 6 mois

Jusqu’il y a peu, les Etats-Unis n’avaient guère besoin de se montrer particulièrement innovants en matière de doctrine d’emploi des forces armées. La conjonction de la puissance économique et technologique du pays, et l’experience incontestable de ses forces armées, suffisaient à en faire le leader incontesté en matière de puissance militaire mondiale, surtout depuis la disparition de l’Union Soviétique. Mais ces dernières années, Washington fait face à une situation inédite avec la montée en puissance chinoise, puisque pour la première fois, les Etats-Unis font face à un pays qui peut potentiellement égaler et même dépasser ses capacités industrielles et technologiques, tout au moins dans un futur pas si lointain. Il a donc été nécessaire, au Pentagone, d’imaginer une solution pour conserver l’ascendant operationnel sur un tel adversaire. La réponse est une doctrine, désigné en anglais comme « All-Domain Capacities », doctrine qui a été pour la première fois testée à grande échelle à la fin du mois de septembre 2020, à l’occasion de l’exercice Valiant Shield 2020.

Concrètement, la nouvelle doctrine américaine repose sur une architecture de communication et de commandement globale et unifiée regroupant l’ensemble des acteurs du champs de bataille, qu’ils soient ou non présents sur le terrain, de sorte à réduire au maximum les délais de communication et de décision et ainsi agir plus vite et bien mieux que l’adversaire, en profitant de l’ensemble des moyens disponibles à chaque instant pour soutenir la manoeuvre. Il s’agit en soit d’une réelle révolution dans la conduite des opérations outre-atlantique, qui jusqu’ici respectait un organigramme très stricte et relativement hermétique, avec des noeuds décisionnaires souvent pénalisant sur le terrain.

Présentation simplifiée du système ABMS de l’US Air Force

La nouvelle doctrine US permettra conjointement de donner plus de latitude décisionnelle aux acteurs déployés sur le terrain, tout en permettant aux échelons supérieurs de contrôler l’engagement et de l’altérer de sorte à pouvoir appliquer une stratégie plus globale. Un des objectifs de cette approche est de réduire les délais de validation des ordres qui ont, à plusieurs reprises, lourdement pénalisés la conduite opérationnelle des opérations sur le terrain ces dernières années. En outre, cette doctrine étant inter-armées, elle permettra d’harmoniser, d’accélérer et d’étendre les interactions entre les unités de chacune des Armées US et potentiellement des armées alliées déployées dans l’environnement du champs de bataille.

Une démonstration spectaculaire a été faite il y a quelques semaines par l’US Air Force et son nouvel Advanced Battle Management System ou ABMS, porté par le tonitruant Will Roper, en abattant une cible aérienne supersonique mimant un missile de croisière à l’aide d’un canon automoteur M109A6 Paladin interconnecté au système, et équipé d’un nouvel obus guidé hypersonique. Dans cette démonstration, l’ABMS permit de détecter, identifier, engager et détruire la cible en seulement quelques secondes, alors que chacune des actions était réalisée par un acteur différent. Selon Will Roper, en appliquant les procédures classiques en cours dans les armées US, il aurait fallu plusieurs minutes pour obtenir l’ordre de tir, un délais incompatible avec une cible supersonique.

L’US Air Force à fait la démonstration de l’efficacité de son ABMS en abattant un drone supersonique à l’aide d’un canon automoteur M109 Paladin

La mise en oeuvre de la nouvelle doctrine All-Domain Capacities n’est pas exempt de nombreuses difficultés, tant technologiques qu’opérationnelles. En premier lieu, il sera nécessaire de lourdement densifier, standardiser et sécuriser l’ensemble des systèmes interconnectés des armées, ce qui représente naturellement un effort colossal à l’échelle d’une force armée aussi importante que celle des Etats-Unis. En outre, il sera nécessaire de modifier un nombre incalculable de systèmes, afin de leurs donner capacité à intervenir au sein du nouveau système de manière sécurisée et efficace. C’est notamment la raison pour laquelle les Etats-Unis se sont engagés dans le déploiement d’une galaxie satellite d’une ampleur inégalée jusque là, la communication par satellite restant la plus fiable et la plus discrète aujourd’hui.

Mais le volet technologique est loin d’être le seul obstacle à la mise en oeuvre d’une telle doctrine, le volet opérationnel l’est tout autant. En effet, il s’agira ici de réorganiser l’intervention des acteurs et la mise à disposition des « services » aux différents niveaux de l’engagement, dans ce que l’on pourrait qualifier de champs de bataille logique, sans saturer le système ni saturer les capacités de prise de décision du commandement. En effet, l’excès de sollicitations et d’informations entraine l’apparition d’une phénomène appelé infobésité, qui ralentit voir altère la décision, ce qui annulerait l’ensemble des bénéfices attendus par la nouvelle doctrine. Pour éviter cela, il est nécessaire non seulement d’entrainer les opérateurs, mais également de disposer de systèmes permettant d’analyser, organiser et valoriser les informations multiples de sortes à effectivement donner aux décisionnaires une information assimilable et pertinente au bon moment.

le programme Blackjack de la DARPA prévoit de déployer une galaxie de satellites militaires américains autour de la planète

Il va sans dire que cette nouvelle doctrine repose, en grande partie, sur les nouvelles technologies de l’information, et notamment sur l’utilisation accrue de l’Intelligence Artificielle, qui n’est pas dépourvue de vulnérabilités. En outre, avant d’être pleinement opérationnelle, il sera nécessaire de procéder à de très nombreux exercices, de sorte à en évaluer l’ensemble des potentiels, mais également des faiblesses, ce qui nécessitera encore plusieurs années, et peut être décennies, avant d’être pleinement opérationnel. Toutefois, on constate que les Armées américaines sont déterminées à ne pas perdre de temps dans des tergiversations et spéculations superfétatoires, pour disposer au plus tôt, si pas de l’ensemble des fonctionnalités attendues, tout au moins des premières briques susceptibles de procurer rapidement des premiers avantages opérationnels. Il s’agit, là aussi, d’une rupture avec la gestion observée des programmes majeurs de défense US ces dernières décennies, caractérisée par des ambitions excessives, des dépenses inconsidérées, et des résultats opérationnels négligeables.

D’autres pays, notamment en Europe, travaillent également à l’intégration de capacités d’engagement multi domaines étendues à leurs forces armées

Reste que la nouvelle doctrine américaine a déjà généré des initiatives au travers le Monde, alors que certains pays avaient, quand à eux, déjà progressé dans une approche similaire depuis plusieurs années. De fait, il peut paraitre hasardeux que de penser que la simple existence de cette doctrine suffira à palier un rapport de force traditionnel trop défavorable. Et si beaucoup apprécient et abusent des « multiplicateurs de force » bien commodes pour presenter de façon plus favorable une situation dégradée, il faut garder à l’esprit que, souvent, le principal critère dans un rapport de force, c’est la force. Dans ce domaine, il convient de ne pas oublier l’experience acquise lors, par exemple, de la guerre de Corée, lorsque les forces chinoises, plus rustiques, moins entrainées, et moins performantes que les forces américaines, repoussèrent ces dernières jusqu’au 38ème parallèle du simple fait de leur supériorité numérique écrasante.

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