Vente d’hélicoptères : l’Italie se présente comme le nouveau partenaire privilégié de l’Egypte

Des sources officielles italiennes ont confirmé cette semaine que le groupe Leonardo allait vendre 24 hélicoptères AW149 et 8 hélicoptères AW189 aux forces armées égyptiennes. D’un montant de 871 millions d’euros, ce contrat pourrait être le premier d’une série de ventes d’armements italiens en Egypte.

En effet, depuis le début des années 2010, Le Caire multiplie l’acquisition d’armements lourds. Située entre une Afrique du Nord particulièrement mouvementée depuis l’effondrement du régime Libyen et un Moyen-Orient en plein ébullition depuis les Printemps Arabes de 2011, l’Egypte entend s’imposer rapidement comme un acteur régional incontournable, tant sur le plan militaire que diplomatique.

Or, si les premiers contrats d’armement ont surtout favorisé la France, avec l’acquisition d’avions de chasse et de navires de combat, c’est justement une erreur diplomatique majeure de la part du Président de la République Emmanuel Macron qui a mis brutalement fin à la lune de miel commerciale entre Paris et Le Caire. De quoi ouvrir un pont d’or pour les commerciaux italiens, qui espèrent vendre des frégates et des avions de combat en plus des hélicoptères militaires, comme nous l’avions détaillé dans un précédent article.

Les 24 AW149 achetés en Italie seront probablement destinés à un usage naval

Quels hélicoptères pour l’Egypte ?

Les premières négociations avec Leonardo auraient commencé bien avant le divorce consommé entre Paris et Le Caire, et bien avant les premières rumeurs d’un achat massif d’armements italiens apparues au début du mois de février. Ainsi, FlightGlobal indiquait que des négociations exclusives autour du modèle AW149 avaient été engagées dès le début de l’année 2019, au moins, et ce au détriment du NH90 européen mis en avant par Paris.

De fait, les hélicoptères italiens restent parmi les plus performants et économiques du marché, et Leonardo dispose d’une gamme particulièrement large. Le AW149 a d’ailleurs été spécifiquement conçu pour le marché militaire et l’exportation. Avec un peu plus de 8,5 tonnes de masse maximale, il se présente comme un concurrent direct des célèbres H-60 Blackhawk et Seahawk américains, tout en présentant un prix bien plus réduit que le NH90.

Pour l’Egypte, ce modèle d’hélicoptère présente de nombreux intérêts. D’une part, ils s’inscrivent dans la lignée des AW109 et AW139 que la force aérienne exploite déjà pour des opérations de transport VIP. D’autre part, leur tonnage leur permettrait de remplacer à la fois des appareils de transport lourds comme le Seaking ou le Mi-17, dans certaines missions, mais aussi des hélicoptères de lutte anti-sous-marine SH-2 Seasprite.

Dérivé civile du AW149, le AW189 a connu plus de succès que son équivalent militaire. Optimisé pour le transport, il est particulièrement efficace pour les opérations de sauvetage en mer

Si les documents italiens ne révèlent pas encore l’utilisation finale des hélicoptères achetés, on sait cependant que le 24 AW149 ne permettront d’emporter que huit membres d’équipage, ce qui laisse entendre que la soute embarquera de nombreux équipements de mission. En toute logique, ces hélicoptères seront donc utilisés pour des missions maritimes, notamment la lutte anti-sous-marine et la lutte anti-surface. Ils viendront ainsi complèter puis remplacer les Seasprite. Alors que la dernière corvette Gowind de conception française sort des chantiers navals de Alexandrie et que les projets d’achat de frégates légères et lourdes se multiplient à la fois en Allemagne et en Italie, les besoins en hélicoptères ASM se font criants.

Parallèlement, huit AW189 devraient être également achetés. Version civile dérivée du AW149, cet hélicoptère est optimisé pour le transport de passagers, les opérations logistiques et les missions de service public. Selon leur configuration, les AW189 égyptiens pourraient alors être utilisés pour le transport de troupes et de matériel, pour les opérations de sauvetage voire pour le soutien aux opérations spéciales.

Les règles bien particulières de la diplomatie du portefeuille

Depuis plusieurs décennies, les pays du Moyen-Orient pratiquent ouvertement la diplomatie du portefeuille, qui consiste à s’assurer un soutien diplomatique des puissances occidentales en leur achetant régulièrement des équipements lourds et stratégiques, comme des réseaux satellitaires, des infrastructures de transport ou des armements. Depuis la fin de la Guerre Froide, Les entreprises de défense européennes, particulièrement, ont besoin de l’exportation pour assurer leur survie économique, ce qui confère une véritable puissance diplomatique aux pays importateurs d’armement.

L’Italie espère vendre 24 Eurofighter Typhoon en Egypte. Les appareils viendraient alors s’ajouter aux F-16, Rafale, MiG-29 et Su-35 achetés récemment par Le Caire, complexifiant encore la logistique de la force aérienne égyptienne.

Or, cette forme bien particulière de diplomatie économique possède ses propres règles, et les récents développements en Egypte semblent montrer que Paris est loin d’en maîtriser tous les aspects. Les liens diplomatiques basés sur des relations commerciales restent fragiles et fluctuants, et imposent d’être régulièrement renouvelés de part et d’autre. Or, la France a généralement tendance à continuer d’appuyer –plus ou moins publiquement– la politique étrangère de ses clients, notamment l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis, quand bien même plus aucun contrat majeur n’a été signé dans ces pays depuis plusieurs années.

A l’inverse, en Egypte, lorsque le Président Macron a rappelé la position de la France sur autre chose que les questions de sécurité –en l’occurrence sur les Droits de l’Homme– cela s’est traduit par une rupture nette et définitive des négociations commerciales autour de l’acquisition de navires et d’avions de combat supplémentaires.

Ces deux cas de figure montrent que la pratique diplomatique ne peut se résumer aux échanges commerciaux et aux contrats d’armements. A cet égard, il est sans doute primordial d’instaurer une séparation claire (intervenants différents, communications distinctes, etc.) entre une posture diplomatique stratégique à l’égard d’un pays ou d’une région et une posture commerciale sans langue de bois. L’Italie, à cet égard, semble avoir pleinement compris les règles du jeu. Même si la posture diplomatique de Rome n’est pas toujours alignée sur cette du Caire, notamment sur la question cruciale de la Libye, les négociations autour des contrats d’armement entre les deux pays ne semblent pas en souffrir.

Des patrouilleurs et frégates pourraient également être vendues par Rome en Egypte. Si la question de la revente des deux dernières FREMM italiennes a été soulevée, les PPA pourraient sans doute mieux convenir aux besoins égyptiens

De fait, le changement de fournisseur de la part de l’Egypte pourrait également avoir pour but d’influencer à plus long terme la diplomatie italienne. De manière générale, il est souvent plus intéressant pour un acteur du Moyen-Orient de nouer des contrats avec des fournisseurs qui ne sont pas parfaitement alignés sur leurs positions diplomatiques (Allemagne, Etats-Unis, Russie, etc.) que de prolonger un partenariat avec un pays qui continue d’offrir un soutien diplomatique indéfectible même en l’absence de nouveaux contrats commerciaux.

Dans ce contexte bien particulier, Rome semble donc avoir intégré un élément propre à la diplomatie du portefeuille : leur volatilité. Plutôt que de chercher à nouer un partenariat sur le long terme, comme cela pouvait être la norme dans la seconde moitié du 20e siècle (et comme la France a cherché à le faire dès 2013), il est sans doute préférable de pousser rapidement à la signature d’un maximum de contrat, avant que le vent ne tourne en faveur d’un nouvel allié commercial et diplomatique, et avant que sa propre politique étrangère n’ait été trop influencée par celle de ses clients.

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