Covid-19 : quelles conséquences pour la défense allemande et les projets de coopération ?

Il y a quelques jours, l’analyste de Forecast International Daniel Darling a publié un article traitant de l’impact de l’épidémie de coronavirus actuelle sur les dépenses de la défense allemande dans les années à venir. Au-delà du sombre état des lieux dressé par Daniel Darling, on peut s’interroger sur les programmes qui pourraient souffrir le plus d’éventuelles baisses de dépenses du ministère de la défense allemand.

Ralentissement économique et réduction des dépenses de défense

En matière de gestion de crise sanitaire, l’Allemagne est un des pays européens qui gère le mieux l’épidémie de Covid-19 qui frappe actuellement la planète. Le pays dispose en effet d’un système de santé relativement préservé des coupes budgétaires et d’une infrastructure industrielle permettant de fournir le matériel médical permettant de contenir la propagation du virus.

Cependant, comme d’autres pays dans le monde, la bonne gestion de la crise sanitaire par les autorités allemandes ne permettra pas au pays d’échapper aux conséquences économiques de l’épidémie. Pour anticiper l’impact de l’épidémie sur l’économie allemande, Daniel Darling se base à la fois sur les éléments connus aujourd’hui et sur une comparaison avec la crise économique de 2008. Et les conclusions font froid dans le dos.

Si les forces allemandes sont bien équipées, des problèmes de maintenance et de management ont fortement limité la disponibilité de certains équipements ces dernières années. La situation commençait lentement à s’améliorer lorsque la crise du Covid-19 a émergé.

En effet, avant même les premières mesures de confinement en Europe, le premier trimestre 2020 semblait particulièrement mauvais pour l’économie Allemande. Désormais, les analystes envisagent une réduction du PIB d’environ 4% par rapport à l’année dernière. L’Allemagne entrerait donc dans une sévère récession, qui s’accompagnerait d’une hausse massive du chômage. Une crise sans commune mesure avec celle de 2008-2009 qui avait pourtant durement touché la population allemande. Pire encore, ces analyses ne prennent généralement pas en compte la possibilité que l’épidémie actuelle ne soit que le premier épisode d’une longue série, avec des mesures de confinement qui se succèderaient à chaque retour du virus.

Comme dans bien d’autres pays, le gouvernement fédéral allemand a déjà annoncé qu’il libérerait plusieurs centaines de milliards d’euros de fonds pour soutenir l’économie réelle. Les limitations constitutionnelles empêchant d’entretenir un déficit structurel supérieur à 0,35% du PIB ont également suspendues. Malheureusement, sur le moyen et le long terme, tout laisse à croire que l’économie allemande et européenne mettront du temps à se relever.

Dans un contexte de récession, les gouvernements européens devront nécessairement faire des économies mais aussi revoir certaines de leurs priorités, en renforçant notamment leurs dépenses dans le domaine de la santé et de la sécurité intérieure. Comme à chaque crise, les dépenses de défense pourraient alors devenir une variable d’ajustement budgétaire. Et c’est particulièrement le cas en Allemagne, où les questions militaires ne soulèvent que peu d’adhésion de la part du public. Après de sérieuses réductions budgétaires et une restructuration administrative entre 2008 et 2010, la Bundeswehr semblait lentement retrouver un format et une efficacité décente. Autant d’efforts qui pourraient être réduits à néants pour une longue période.

Le remplacement des H-53 devait avoir lieu dans les années à venir. Ce programme pourrait cependant être retardé ou modifié en raison de l’épidémie actuelle.

Dans le meilleur des cas, il semblerait que l’augmentation progressive des dépenses de défense doive cesser. Le ministère de la défense devrait alors se contenter d’un budget stable, ce qui permettrait tout de même de consolider les acquis, même si certains programmes devaient voir leurs ambitions réduites. Cependant, il est probable que la défense allemande paye en grande partie les efforts de reconstruction économique du pays avec une réduction nette des crédits accordés aux armées. Dans tous les cas, certains des principaux programmes de défense allemands devront être réduits, retardés, restructurés ou tout simplement annulés.

Une menace pour les programmes de défense allemands et européens

Dans un contexte de récession durable, l’Allemagne va se retrouver face à un double impératif contradictoire. D’une part, il faudra encourager l’industrie locale pour son maintien sur le long terme, ce qui implique de réaliser des dépenses lourdes sans qu’il n’y ait de retour économique immédiat. D’autre part, il faudra limiter autant que possible le déficit du pays, et donc les dépenses lourdes.

Même si les dépenses de défense sont réduites, elles ne seront pas toutes stoppées, et il conviendra de faire des choix dans les programmes à maintenir et ceux à annuler. Pour soutenir l’industrie de défense allemande sur le long terme, l’idéal serait de commander des armements développés et produits en Allemagne. Pour limiter les dépenses, l’achat de matériel à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, pourrait au contraire être privilégier, même si cela répond à une approche à court terme.

Prévu pour la prochaine décennie, le programme FCAS/SCAF est particulièrement ambitieux. En cas de crise économique durable, il pourrait être revu à la baisse, en intégrant par exemple les nouveaux systèmes de combat collaboratif à bord des avions de combat existants.

Dans tous les cas, cependant, on peut imaginer que les programmes menés en coopération avec d’autres pays européens pourraient être les plus menacés. En effet, ces derniers réclament généralement de lourds investissements et s’étalent sur le long terme, sans permettre de sécuriser les industriels nationaux. On l’a d’ailleurs bien vu lors des négociations menées avec Paris autour du programme d’avion de combat FCAS/SCAF ou encore du char de combat MGCS, où le Bundestag a tenu à sécuriser la position des industriels allemands par rapport à leurs homologues français. Dans un contexte de crise durable, la tentation de soutenir les champions industriels nationaux sera encore plus forte.

Dès lors, les programmes FCAS/SCAF et MGCS pourraient être parmi les plus touchés par la crise actuelle. D’une part, l’Allemagne dispose seule des compétences pour élaborer un successeur au Leopard 2. Et même en cas de continuation de la coopération franco-allemande, une solution à minima articulée autour de l’EMBT présenté en 2018 par KNDS pourrait sembler suffisante. D’autre part, en matière d’avions de combat, l’horizon 2040 semblera sans doute bien lointain alors que le pays affronte une grave crise économique. De plus, comme dans le cas du MGCS, sera-t-il possible de justifier d’importants investissements dans un nouvel avion de combat alors que pas moins de trois chasseurs sont envisagés pour remplacer les Tornado dans la décennie actuelle ?

L’European Main Battle Tank est un démonstrateur de char de combat reprenant un châssis de Leopard 2 allemand et une tourelle de Leclerc français. Un tel engin pourrait servir de base au développement d’une version simplifiée du Main Ground Combat System, si ce programme venait à subir des coupes budgétaires.

Cette question du remplacement du Tornado pourrait bien être la première à faire les frais de la crise actuelle. A la fin du mois de mars, les informations en provenance de Berlin parlaient d’un achat de 90 Eurofighter Typhoon modernisés, d’une trentaine de Super Hornet et d’une quinzaine de Growler de guerre électronique. Un achat ambitieux, qui aurait permis de renforcer les capacités de la Luftwaffe. Dans les mois à venir, il conviendra de voir quelle suite Berlin entend donner à cette idée, mais tout laisse penser qu’il ne sera sans doute pas possible d’opter pour une triple flotte d’avions de combat tout en finançant le développement du FCAS. De même, le programme de remplacement des hélicoptères lourds CH-53 pourrait être retardé ou simplifié, ce qui pourrait privilégier le compétiteur offrant l’hélicoptère le plus économique à l’achat, en l’occurrence le Boeing CH-47 plutôt que le CH-53K de Sikorsky.

Enfin, il conviendra de voir si les armées allemandes auront les moyens de poursuivre leurs achats et livraisons d’équipements expéditionnaires, comme les avions de transport A400M, les futures frégates MKS-180 voire les deux derniers sous-marins Type 212 ? Dans tous les cas, des choix devront être faits, et ils toucheront sans aucun doute directement l’industrie allemande et européenne.

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