Ces 10 technologies qui révolutionnent ou révolutionneront l’action militaire (2nd partie)

Le retour des tensions entre grandes nations technologiques s’accompagne d’une recherche intensive pour developper de nouvelles technologies ou appliquer les technologies développées durant les 30 années de paix relative ayant suivi la fin de la guerre froide. Dans la première partie de cet article, nous avons traité des applications quantiques, de l’électromagnétisme, de l’Intelligence artificielle, des nano-technologies ainsi que des armes à énergie dirigée. Il reste encore 5 technologies majeures à étudier pour terminer ce panel des 10 technologies qui vont révolutionner l’action militaire dans les années à venir.

6- L’Hypervélocité

La vitesse des aéronefs et des missiles avait été un enjeu majeur dans les années 50 et 60, période durant laquelle les recherches permirent à des avions de combat d’atteindre et de dépasser la vitesse de mach 2. Mais à partir des années 70, la technologie aéronautique s’est heurtée à deux difficultés comparables à celle qui prévalait lors de la course au passage du mur du son. En effet, au delà de Mach 2,8, les frottements de l’air sur les aéronefs entrainent une élévation importante de la chaleur des surfaces frontales, créant progressivement un plasma entourant l’appareil et opaque aux ondes électromagnétiques. En outre, à partir de mach 3, les réacteurs classiques ne parviennent plus à ralentir le flux d’air pour contrôler la combustion du carburant, rendant très instable la reaction thermique, avec un important risque d’explosion.

Apparu pour la première fois au printemps 2018, le missile balistique aéroporté Kh47M2 a profondément modifier la perception envers les armes hypersoniques

Ces deux facteurs associés à la baisse de la menace une fois passées les années 80, entrainèrent la stagnation des performances des aéronefs, comme celle des missiles, pendant prés de 30 ans, et l’émergence de technologies secondaires comme la furtivité. Les avions de cette génération dépassent rarement les Mach 2, privilégiant la super croisière à la vitesse de pointe. En outre, la baisse rapide des tensions entre l’OTAN et la Russie entraina une perte d’intérêt toute aussi rapide pour les missiles balistiques, tout au moins en occident. En Russie et en Chine, cependant, les travaux continuèrent, donnant naissance à une nouvelle génération de systèmes d’arme qui apparut à partir de 2015.

Le missile qui déclencha la prise de conscience en occident de la menace que représentait les armes hypersoniques fut incontestablement le missile balistique hypersonique aéroporté Kh47M2 Kinzhal russe. Mis en oeuvre par un chasseur Mig31 spécialement modifié pour cette mission, ce missile atteint une vitesse de Mach 10 et une portée de 2000 km, 3000 km lorsqu’il est lancé à partir d’un bombardier Tu22M3M Backfire. Cette vitesse, comme la trajectoire semi-balistique qu’il adopte, le mettent hors de porté des systèmes antimissiles occidentaux, comme le Patriot PAC3 ou le THAAD, en faisant une arme de première frappe particulièrement redoutable, d’autant qu’elle peut frapper 80% des infrastructures critiques et politiques de l’OTAN du fait de sa portée. Mais la Russie ne s’arrêta pas en si bon chemin, et annonça l’entrée en service du planeur de rentrée atmosphérique hypersonique Avangard en 2019, un véhicule transportant une charge nucléaire et remplaçant les MIRV des missiles balistiques intercontinentaux. Il conserve une vitesse hypersonique et une manoeuvrabilité importante jusqu’à l’impact, là encore le mettant hors de portée des défenses antimissiles occidentales.

Le missile balistique DF26 à une portée de 4000 km et pourrait viser un navire majeur comme un porte-avions

Au delà du volet stratégique, les armes hypersoniques ont également fait leur apparition dans le domaine de la guerre navale, avec le missile anti-navire 3M22 Tzirkon russe, capable d’atteindre mach 9 et une portée de 1000 km, mais également les missiles balistiques anti-navires chinois DF21D et le DF26, atteignant respectivement des portées de 1500 et 4000 km, et capables, selon les autorités chinoises, de frapper des navires majeurs comme les porte-avions américains. Au delà de leur invulnérabilité (temporaire) aux systèmes antimissiles, les armes hypersoniques réduisent également les délais de reaction des cibles visées, en parcourant plusieurs kilometres chaque seconde. En outre, à la puissance explosive de la charge militaire transportée, qui peut être aussi bien conventionnelle que nucléaire, s’ajoute un dégagement d’énergie très important lié à l’énergie cinétique du missile lui-même. De fait, même sans exploser, un missile de 1 tonne comme le Tzirkon pourrait bien couper en deux un destroyer à l’impact du seul fait de son énergie cinétique.

Ces nouveaux missiles ont pu être développés grâce à de nouveaux matériaux permettant de supporter la chaleur dégagée, des systèmes de guidage innovants, ainsi que de nouveaux moteurs. Dans ce dernier domaine, les travaux entourant le developement des Scramjet, un moteur capable de dépasser les mach 3,5 en employant l’air atmosphérique comme comburant, permettra de developper des missiles, et probablement des avions de combat, qui dépasseront cette limite.

7- Les Meta-matériaux

Qu’il s’agisse d’hypervelocité ou d’électromagnétisme, une grande partie des innovations technologiques qui touchent les systèmes de défense aujourd’hui n’aurait pu voir le jour sans le developpement préalable de nouveaux matériaux et alliages permettant de dépasser les limites physiques qui, jusqu’ici, entravaient leur progression. Ces matériaux sont désignés par le terme Méta-Matériaux, qui représentent une composante méconnue mais cruciale des évolutions technologiques en cours.

Les protections balistiques représentent un des domaines d’application pour les méta-matériaux aujourd’hui

Le domaine des méta-matériaux couvre un périmètre à ce point élargi qu’il ne peut être synthétisé. Il peut s’agir, ainsi, de membranes permettant de réduire la consommation énergétique des procédés visant à séparer l’oxygène et l’hydrogène des molecules d’eau, ou encore d‘extraire l’eau atmosphérique pour le combattant. Il peut s’agir également des nouveaux matériaux permettant de concevoir des protections balistiques à la fois plus résistantes et beaucoup plus légères que celles existantes aujourd’hui. Mais il s’agit aussi de matériaux capables de resister à des chaleurs très élevées sans se révéler opaques aux emissions radio-électrique, permettant par exemple d’embarquer un autodirecteur radar dans un missile hypersonique. Enfin, Il s’agit de nouveaux matériaux permettant de concevoir des formes complexes grace à, par exemple, l’impression 3D, et qui offrent des caractéristiques mécaniques et thermiques comparables aux meilleurs matériaux du moment qui, eux, ne permettaient pas une telle souplesse.

La Chine a annoncé avoir développé de nouveaux méta-matériaux capables de resister aux chaleurs dégagées par des mobiles hypersoniques, et capables de laisser passer les ondes électromagnétiques

Si ces méta-matériaux font rarement la une de la presse, ils n’en sont pas moins déterminants et indispensables pour dépasser les limites auxquelles font face les équipements de défense actuels. Il s’agit également d’un des domaines d’excellence, une fois n’est pas coutume, de la recherche européenne, toute aussi active que discrète dans ce domaine. Mais toutes les grandes nations technologiques, aux premiers rangs desquelles les Etats-Unis, la Chine et la Russie, ont compris le rôle central que représente la maitrise de cette filière, et y consacrent de très importants investissements.

8- La Robotique

Il est rare de voir la recherche civile dépasser la recherche défense au point que les armées se tournent vers des prestataires civils pour s’équiper de materiels jugés sensibles. C’est pourtant ce qui s’est passé ces dernières années dans le domaine de la robotique, et plus particulièrement dans celui des drones légers. L’engouement des forces armées dans le monde pour ces petits drones capables de mener des reconnaissances, de faire du renseignement électronique, de transporter des charges comme des munitions ou des médicaments, et même de mener des attaques, n’a fait que croitre au fil des 5 dernières années. Et bien souvent, il s’agit de materiels initialement conçus pour des applications civiles, voir pour le divertissement.

Il faut admettre que les drones ont de nombreux atouts, en premier lieu celui de ne pas exposer de personnel. Ils sont donc parfaits pour mener des missions en zone de combat, d’autant que leur perte n’est pas considérée comme pénalisante. En outre, ils sont difficiles à detecter et à intercepter par les moyens traditionnels des forces armées, au point de voir, depuis quelques années, de nombreux programmes lancés pour justement contrer ce type de menace, comme des laser légers, des canons à micro-onde, ou des fusils à décharge électromagnétique.

Le biomimetisme est un des axes de progression de la robotique. Ici, un chien robot développé par une entreprise sud-coréenne

Mais les développements de la robotiques vont bien au delà des simples drones légers, recouvrant désormais des programmes touchant l’ensemble des forces armées, et l’ensemble des besoins. Qu’il s’agisse de robots terrestres spécialisés dans le transport de blessés ou le déminage de zone, de navires de surface autonomes comme de drones sous-marins pour la collecte de renseignement ou le déminage, ains que des robots médicaux ou des drones spatiaux, la robotique est entrée dans le quotidien du combattant, au point que l’on imagine mal, désormais, pouvoir s’en passer. Ces développements ne vont pas sans poser d’importantes questions opérationnelles et éthiques, notamment concernant la délégation de la décision de tir. De nombreuses armées occidentales restent encore indécises dans ce domaine, en dépit de l’avancée rapide d’autres pays pour lesquels la question morale se pose moins, voir ne se pose pas du tout.

Par son accessibilité technologique et financière, la robotique constitue également une arme de prédilection dans la réponse du faible au fort. On le constate notamment en Syrie, ou les rebelles islamistes ont mené plusieurs attaques par drones avec succès contre la base aérienne de Hmeimim où stationnent les forces aériennes russes déployées dans le pays, et face auxquels les systèmes de défense à courte portée TOR et Pantsir S2 rencontrèrent d’importantes difficultés, avant que la parade ne soit trouvée par les militaires russes. Il en va de même en Arabie saoudite, qui a subi plusieurs attaques par drones sur des installations critiques menées par l’Iran et les rebelles Houthis.

Les drones légers représentent aujourd’hui un enjeu important, tant du point de vue offensif que défensif, pour les armées.

En outre, l’integration massive des drones et des technologies robotiques à l’action militaire augmente l’exposition au risque cyber des forces, ainsi qu’au brouillage électromagnétique, des domaines d’excellence de certains pays comme la Russie et la Chine. Ce dernier point est devenu à ce point préoccupant que certaines armées occidentales ont entrepris d’entrainer leurs forces à combattre en situation très dégradée, c’est à dire sans accès aux systèmes d’information et de combat ni aux renseignements procurés par les drones.

Du fait de sa dimension civile, la robotique est aujourd’hui une technologie largement distribuée, et de nombreux pays ont des programmes de recherche dans le domaine, couvrant l’ensemble des domaines. Mais deux pays se détachent du lot. Les Etats-Unis en premier lieu, de part l’excellence des recherches dans ce domaine menées depuis des décennies par la DARPA, conférant au pays des savoir-faire très avancés. Le second pays est naturellement la Chine, qui elle aussi a rapidement compris le rôle crucial de ces technologies, et développé de nombreux programmes, notamment dans le domaine des drones de combat, au sujet desquels le pays se positionne devant les Etats-Unis en matière d’exportation. En outre, l’immense majorité des composants permettant de concevoir des drones légers proviennent des usines chinoises, ceci ayant amené le Pentagone à bannir l’utilisation de ces composants comme des drones légers provenant de ce pays.

9- La Bionique

La bionique couvre l’ensemble des technologies permettant d’interconnecter un organisme ou un tissu vivant avec une technologie Electro-mécanique. Au delà des clichés portés par le cinéma et les séries télévisées, la bionique englobe de nombreux domaines, allant des exosquelettes permettant d’accroitre l’endurance et la force d’un soldat aux casques permettant de piloter un ordinateur par la pensée, en passant par des prothèses pour remplacer un membre ou un organe d’un militaire blessé.

Si la technologie est encore balbutiante, elle n’est pourtant pas nouvelle. En effet, le stimulateur cardiaque n’est autre qu’une des premieres applications de la bionique. Le premier stimulateur cardiaque autonome a été implanté en 1958 en Suède par l’équipe du professeur Åke Senning sur un patient du nom de Arne Larsson, qui mourut en 2001 à l’age de 86 ans. Depuis, la bionique a évolué au rythme des découvertes scientifiques dans les domaines de la médecine, de l’électronique, de la robotique et, de manière moins intuitive, des batteries.

droit sorti d’un film de science-fiction, l’exosquelette X2 de Raytheon donne une vision des capacités offertes par cette technologie. On remarque le cable d’alimentation, l’énergie étant aujourd’hui le principal frein à son developpement

Dans le domaine de La Défense, la bionique moderne ouvre de nombreuses possibilités, qu’il s’agissent d’accroitre les capacités physiques du combattant, de permettre de piloter les équipements technologiques qui l’entourent, ou plus simplement de communiquer et de connaitre son environnement. Tous ces domaines ont pour objet d’accroitre les performances opérationnelles du combattant, de sorte à lui fournir un avantage décisif au combat. Mais ils offrent également d’immenses perspectives pour le traitement des blessés, que ce soit pour remplacer des tissus endommagés voir des organes, que pour réduire la létalité des combats.

Les Etats-Unis, et plus particulièrement la DARPA, sont en pointe dans ces domaines, avec de nombreux programmes financés au cours des 20 dernières années. L’Europe les suit de prés, mais davantage du point de vu des applications civiles que militaires (comme souvent). La Chine et la Russie ont entrepris de rattraper leur retard il y a une dizaine d’années, et les premiers exosquelettes ont fait leur apparition dans la tenue Ratnik 3 qui devra équiper les combattants russes lors de la prochaine décennie.

10- Le Nucléaire

Pour conclure cette présentation, il est nécessaire de s’attarder sur un sujet qui surprendra probablement le lecteur, à savoir le nucléaire. En effet, les armes nucléaires sont en service depuis plus d’un demi siècle, et les développements technologiques dans ce domaine sont peu nombreux, notamment du fait de l’arrêt des essais consentis par les grandes nations dans les années 90, ainsi que par l’absence de besoin, les armes étant déjà largement suffisantes pour faire ce que l’on attend d’elles. Mais en l’occurence, il n’est pas question ici de bombes nucléaires, mais bel et bien d’énergie nucléaire …

En effet, une des conséquences majeures de l’apparition de ces nouvelles technologies, mais également de l’utilisation croissante de systèmes informatiques, dans les forces armées, se matérialise par un basculement profond du besoin en énergie, et notamment en énergie électrique. Jusqu’ici, c’était l’énergie produite par les carburants fossiles qui faisaient avancer les armées, littéralement parlant. Le carburant permet aux véhicules de rouler, aux blindés de combattre, aux aéronefs de voler, et aux fusées de mettre en orbite les satellites. Mêmes les munitions sont propulsées par une forme de carburant, la poudre. Or, l’arrivée des technologies comme les armes à énergie dirigée, les applications de l’électromagnétisme, ou encore la robotique, augmentent très sensiblement le besoin en énergie électrique, et offrent des alternatives au besoin en matière de carburant traditionnel.

Le programme PELE lancé par le pentagone vise à developper un mini-réacteur nucléaire transportable pour alimenter ses bases déportées.

Pour produire cette énergie électrique en grande quantité en simplifiant la chaine logistique, la solution la plus accessible repose sur l’énergie nucléaire, qui reste aujourd’hui la forme d’énergie la plus performante maitrisée. C’est la raison pour laquelle aux Etats-Unis, mais également en Chine et en Russie, d’importants travaux sont menés pour concevoir des générateurs électriques nucléaires de dimensions réduites, capables d’être embarqués dans un conteneur pour alimenter une base militaire, ou dans une torpille drone comme dans le cas de la Status-6 Poseidon russe. En outre, l’énergie électrique produite par le réacteur nucléaire peut être utilisée pour produire de l’hydrogène à partir d’eau, hydrogène pouvant servir de carburant pour les véhicules et aéronefs évoluants à partir de la base ou du navire, équipé de ce dispositif. Elle peut également servir à propulser des navires ou des aéronefs équipés de moteurs magnétohydrodynamiques le cas échéant.

De fait, la miniaturisation des réacteurs nucléaires devient un enjeu stratégique pour les actions militaires déportées, qu’elles soient terrestres, aériennes ou navales, et l’on comprend les raisons qui mènent les états-majors à s’intéresser à cette technologie. Reste que l’énergie nucléaire s’accompagne de risques importants, et surtout d’un besoin de compétences très difficiles à obtenir. C’est d’ailleurs un des principaux freins, bien davantage que le cout, au developpement d’une flotte propulsée par cette énergie. C’est également une des raisons pour laquelle des pays comme la Russie et la Chine maintiennent des flottes sous-marines à propulsion conventionnelle aux cotés de leurs sous-marins à propulsion nucléaire.

Conclusion

Alors que depuis les années 60, les technologies de défense ont connu une progression relativement linéaire, dont le but était avant tout d’accroitre les performances de technologies existantes, les années qui viennent risquent forts de voir apparaitre des technologies qui vont potentiellement engendrer une nouvelle évolution majeure dans l’histoire des conflits humains. Elles pourraient, en ce sens, représenter un nouvel age des technologies de défense, le 5ème pour être précis :

  • Le 1er age a été conditionné par les progrès de la métallurgie allant de l’antiquité au haut moyen-age (11ème siècle)
  • Le 2ème age pris le relais avec l’arrivée de la poudre et des armes à feu, jusqu’à la fin du 19ème siècle
  • Le 3ème age reposait sur l’utilisation du pétrole et l’arrivée des véhicules autonomes, jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale
  • Le 4ème age vit l’arrivée de l’électronique et des armes nucléaires, jusqu’à aujourd’hui
  • Le 5ème age verra la prédominance de la robotique, de l’énergie électro-magnétique à tous les niveaux de l’action militaire, ainsi que des technologies quantiques

Difficile de prédire la rapidité avec laquelle ces technologies entreront en service, ni même si elles répondront toutes aux attentes des militaires. Une chose est certaine, cependant, les conflits dans les années à venir n’auront que bien peu en commun avec ceux que nous avons connu jusqu’ici.

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