Crise du coronavirus : pourquoi la Russie aide-t-elle l’Italie ?

Avec près de 70.000 cas de Covid-19 confirmés, l’Italie est actuellement le second pays le plus touché par la pandémie de coronavirus, derrière la Chine. Malheureusement, l’épidémie semble avoir fait encore plus de victime qu’en Chine, avec près de 7000 morts du coronavirus sur le territoire italien. Dans un tel contexte, et alors que ses voisins européens sont eux-aussi en prise avec l’épidémie, Rome a finalement fait appel à l’aide internationale, notamment en direction de la Chine, de Cuba et de la Russie.

Officiellement, pour Cuba, l’envoie de ses excellents médecins à l’international est une manière d’ « exporter la Révolution ». Dans les faits, il s’agit d’un outil diplomatique fort permettant de sortir Cuba de son isolement international

Depuis quelques semaines, alors que l’épidémie semble se tasser dans la région de Wuhan, la République Populaire de Chine ne manque pas d’adresser son aide humaine et matérielle aux pays en faisant la demande, notamment la France et l’Italie qui avaient expédié à Wuhan dès janvier de larges quantités de matériel médical qui font aujourd’hui cruellement défaut en Europe. Concernant l’aide cubaine, il faut bien voir que, malgré des décennies d’embargo, le système de santé est particulièrement solide à Cuba, et des experts médicaux sont régulièrement déployés pour contrer des épidémies partout dans le monde, notamment en Afrique dans la lutte contre Ebola. Une manière pour Cuba de faire vivre sa diplomatie et d’obtenir quelques devises étrangères. C’est cependant la première fois que La Havane dépêche ses spécialistes en Europe occidentale. D’une certaine manière, l’attitude de Pékin et de La Havane vis-à-vis de Rome s’inscrivent dans des logiques de coopération et d’aide humanitaire relativement classiques, si tant est que le contexte actuel puisse avoir quoi que ce soit de conventionnel.

L’envoi d’une quinzaine d’avions cargos militaires russes à destination de l’Italie, par contre, peut apparaître plus surprenante. Le 22 mars dernier, en effet, le premier d’une série de neuf Il-76 a décollé de l’aérodrome de Chkalovsky à destination de la base militaire de Pratica de Mare, au Sud de Rome. A bord des Iliouchine, les armées russes ont expédié un laboratoire militaire, 20 systèmes de désinfection basés sur des camions Kamaz ainsi qu’une soixantaine de spécialistes de renom et plusieurs dizaines de personnel médical et militaire.

Une première série de 9 avions Il-76 a décollé en direction de l’Italie le 22 mars. D’autres appareils ont suivi permettant l’envoie de plus d’une centaine de spécialistes et leur matériel associé

Si la générosité de Moscou peut surprendre, c’est avant tout parce que ces ressources humaines et matérielles devraient prochainement être très demandées en Russie même, où l’épidémie ne fait que commencer. Contrairement à la Chine, qui dispose désormais d’un excédent d’équipements et de personnel formé, la Russie a fait le choix d’envoyer de l’aide humanitaire en Italie alors même que la situation à domicile reste inquiétante. En réalité, l’action russe en Italie répond certes à une demande humanitaire réelle mais aussi à une certaine logique qui ne doit rien au hasard :

  • D’une part, en envoyant dans l’épicentre actuel de l’épidémie certains de ses meilleurs médecins, virologues et épidémiologistes, Moscou espère obtenir de l’expérience et des données précises qui lui permettront de lutter contre le coronavirus sur son propre sol,
  • D’autre part, à travers le symbole fort de ses avions militaires déployés pour aider l’Italie, la Russie se démarque très positivement sur le plan diplomatique alors même que les voisins européens de l’Italie ont plutôt fait preuve de critique, de défiance ou encore de mesquinerie vis-à-vis de Rome, en tous cas sur la scène médiatique.
  • Enfin, il est plus que probable que Moscou cherche à renforcer très en amont ses liens avec Rome, en prévision de l’inévitable crise économique et politique qui traversera l’Union Européenne –et l’Italie en particulier– une fois l’épidémie maîtrisée.

Sur ce dernier point, les agissements de Moscou n’ont rien de véritablement surprenant. A l’instar des campagnes de désinformation –et donc de déstabilisation– menées régulièrement par la Russie sur les réseaux sociaux, y compris dans le cadre de la crise du coronavirus, l’envoie de médecins militaires russes en Italie participe à une logique de maîtrise de la communication et de présence diplomatique. Dans le contexte de la crise en cours, cibler l’Italie n’a donc rien d’un hasard.

Une vingtaine de camions KamAZ équipés de systèmes de désinfection/décontamination auraient été déployés en Italie. Pour la Russie, qui en possède plus de 2000, il s’agit d’un petit sacrifice. A l’échelle Européenne, qui manque cruellement d’équipements de ce genre, cela représente toutefois une capacité non négligeable.

En effet, pour une grande partie de la population italienne, la gestion calamiteuse de la crise sanitaire actuelle par les autorités est la suite logique du désagrègement du service public –y compris hospitalier– qui s’est accentué depuis la crise financière de 2008. Or, après l’actuelle crise sanitaire, l’Italie va devoir gérer la crise économique que le confinement du pays est en train de provoqué, et il est plus que probable que l’ensemble de l’Europe sera confrontée par la suite à une nouvelle crise de la dette, quasiment inévitable sur le plan structurel. Dès lors, la Ligue du Nord, le parti d’extrême droite de de Matteo Salvini, pourrait bien sortir son épingle du jeu politique et, à terme, prendre le pouvoir en Italie.

Une telle situation, surtout dans un contexte de nouvelle crise de l’Euro, pourrait alors être exploitée par Moscou, mais aussi par Pékin. En Italie comme ailleurs en Europe occidentale, la figure de Vladimir Poutine semble fasciner l’électorat d’extrême droite, et Moscou pourrait tout à fait surfer sur une vague de défiance vis-à-vis de Bruxelles pour s’imposer comme un nouvel interlocuteur privilégier en Italie. De manière générale, la Chine et la Russie auraient tout avantage à capitaliser sur les tensions internes au sein de l’Union Européenne pour s’imposer comme de nouveaux partenaires commerciaux et diplomatiques de premier rang.

Pour le personnel médical déployé en Italie, il ne fait nul doute que l’opération est avant tout humanitaire et scientifique, et leur confèrera une connaissance intime du virus qu’ils devront probablement combattre prochainement en Russie même. Néanmoins, pour le Kremlin, la manoeuvre reste éminemment politique

Bien entendu, il est peu probable que de tels évènements viennent détruire purement et simplement la construction européenne, même si certains analystes russes vont jusqu’à faire de telles prédictions. Et il n’est pas non plus utile de voir dans les agissements de Moscou et de Pékin de sombres machinations destinées à faire tomber le géant économique qu’est aujourd’hui l’Union Européenne, naturellement. Néanmoins, il serait illusoire, naïf et sans doute dangereux de penser qu’aucune nation étrangère ne viendra (ou ne vient déjà) exploiter les faiblesses des Européens, notamment en matière d’entre-aide humanitaire et financière en cas de catastrophe d’ampleur globale.

Dans les mois et années qui viennent, l’Union Européenne devra reconstruire son système de santé et son économie au sens large. Mais il faudra sans doute qu’elle élabore également de nouvelles solutions résilientes, à l’échelle européenne, pour affronter de futures crises sanitaires. Au risque d’ouvrir la porte à des superpuissances économiques et diplomatiques qui ne cherchent qu’à étendre leur zone d’influence à l’échelle mondiale.

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