Le sous-marin nucléaire d’attaque Suffren, futur bras armé de la Marine Nationale, commence ses essais à la mer

Nous l’avons évoqué ces derniers jours : le renouvellement des sous-marins d’attaque français est en bonne marche. D’une part, le Suffren, premier d’une nouvelle classe de sous-marins nucléaire d’attaque, flotte désormais librement et débute en ce moment ses essais en mer. D’autre part, la Marine Nationale a réceptionné ses premières torpilles lourdes de nouvelle génération, qui constitueront l’armement principal de ces nouveaux bâtiments.

Ensemble, la classe Suffren et la torpille F21 vont permettre le remplacement de la classe de sous-marins nucléaire Rubis et des torpilles F17, désormais obsolètes sur bien des points. L’occasion pour nous de revenir sur le programme Barracuda qui a conduit à la création de cette nouvelle classe Suffren.

Le Suffren lors de sa cérémonie de lancement officiel le 12 juillet 2019. Depuis lors, le bâtiment a connu un rechargement en combustible nucléaire, une mise à l’eau, la divergence du coeur du réacteur et ses premiers essais de flottabilité.

Rappel historique du programme Barracuda

Depuis la mise en service des premiers sous-marins lanceurs de missiles nucléaires (SNLE) dans les années 1970, la France a mis en place une politique industrielle visant au maintien du savoir-faire nécessaire à la conception et construction de sous-marins nucléaires, indispensables à la dissuasion. Pour maintenir les compétences dans la durée, il est décidé de commander une classe de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) entre chaque classe de SNLE.

Ainsi, après six SNLE de classe Le Redoutable, la France a lancé six SNA de classe Rubis, entrés en service entre 1983 et 1993. Quatre SNLE de classe Le Triomphant ont ensuite été lancés entre 1994 et 2008, et le programme de six SNA Barracuda devait prendre la suite afin de remplacer les six Rubis dès le début des années 2010.

En 2007, peu de temps avant la mise sur cale du Suffren, les lignes générales du bâtiment étaient déjà figées. On constate cependant que la longueur et le déplacement du sous-marin ont depuis lors été revus à la hausse.

Cependant, entre les réductions budgétaires des années 2000, les hésitations conceptuelles et des tentatives de rapprochement européen, le programme a fini par prendre un retard considérable. En 1998, le Barracuda (encore appelé SMAF, pour sous-marin d’attaque futur) devait être un SNA de 4000t en plongée, et son entrée en service était attendue pour 2007, ou 2010 au plus tard. En 2004, le bâtiment avait grossi pour atteindre 4600t et une date de livraison en 2012. Le calendrier et les spécifications techniques glissèrent progressivement pour se stabiliser autour d’une livraison à l’horizon 2020 et d’un design de 99,5m de long pour 5400t de déplacement en plongée.

On notera cependant, non sans ironie, qu’un rapprochement était évoqué avec le Royaume-Uni à la fin des années 1990, autour d’un sous-marin bien plus lourd optimisé pour la lutte anti-sous-marine. Cependant, les Britanniques ne prévoyaient alors pas de mise en service avant 2015, là où le remplacement des Rubis devait être réalisé au plus tard en 2013. Au final, le premier Astute britannique, un SNA de plus de 7800t, est entré en service en… 2010, alors que le Suffren ne sera pas opérationnel avant la fin de l’année 2020 au mieux. On se consolera cependant en se rappelant que le coût unitaire des Barracuda est bien inférieur (35 à 50%) à celui des Astute, que le design du Suffren est mieux adapté aux besoins de la Marine Nationale (notamment pour les évolutions en eaux peu profondes), et que le programme Barracuda a été bien plus profitable à l’industrie nationale française qu’une collaboration à bord d’un programme essentiellement britannique.

Sous-marin nucléaire d’attaque de la classe Astute. Avec un déplacement de près de 8000t, une quarantaine d’armes en soute et une vitesse de plus de 30 noeuds, les sous-marins britanniques sont plus optimisés pour la chasse aux sous-marins dans l’Atlantique Nord qu’aux missions de protection et de renseignement menés par les SNA français.

Le Suffren en quelques chiffres

Le Suffren est le premier représentant de six bâtiments de type Barracuda (Suffren, Duguay-Trouin, Tourville, De Grasse, Rubis et Casabianca) devant être livrés avant la fin de la décennie. Long de 99,44m, il déplace 4700t en surface et 5300t en plongée. Sa vitesse maximale dépasse 25 nœuds, et sa profondeur d’immersion est officiellement « supérieure à 350m », indiquant qu’elle dépasse probablement les 400m (en temps de paix) parfois indiqués au lancement du programme. L’autonomie en vivre, de 45 jours sur les Rubis, devrait pouvoir dépasser les 70 jours sur la classe Suffren.

Le diamètre de 8,8m de la coque est imposé par la dimension du réacteur nucléaire, dérivé du K15 des SNLE Le Triomphant. Contrairement à ce qui peut se faire dans l’US Navy, par exemple, le combustible des réacteurs K15 est le même que celui que l’on trouve dans les centrales civiles, ce qui réduit les coûts et améliore la sécurité d’emploi et d’approvisionnement, mais oblige à un rechargement tous les 10 ans.

Suffren en assemblage. Le Suffren, c’est aussi 20km de tuyaux,160km de câbles et surtout 21 millions de lignes de code ! A l’exception de quelques véhicules spatiaux, un sous-marin nucléaire moderne est sans doute l’objet le plus complexe au monde.

Très automatisé, le Barracuda devrait être mis en œuvre par 65 hommes et femmes, soit un peu moins qu’à bord des Rubis pourtant plus de deux fois plus petits. Dès la conception, il a été prévu de pouvoir embarquer une quinzaine de spécialistes, notamment des commandos pouvant opérer à partir d’un sas dédié mais aussi d’un des deux Dry Dock Shelter amovibles conçus par Naval Group pour les Suffren français. Pouvant être placé sur le dos du sous-marin, cet équipement de 15m de long et 43t permet d’embarquer l’équipement des commandos.

La mise en œuvre de spécialistes des forces spéciales a été prise en compte dans le design du sous-marin, non seulement par les réserves de volume interne dédié aux commandos, mais aussi par la conception générale du bâtiment, notamment de ses barres de plongée arrière en X, nettement plus pratiques pour naviguer en eaux peu profondes ou contre le fond.

Le système de combat du sous-marin est le SYCOBS de Naval Group récemment intégré aux SNLE, facilitant les transferts de ressources humaines entre SNA et SNLE. Le SYCOBS centralise les informations en provenance du sonar de proue Thales UMS-3000 couplé à deux antennes de flanc et, dans les années à venir, une traine sonar remorquée. Le Suffren met également en œuvre plusieurs mâts optroniques et électroniques non-pénétrants réalisés par Safran, en remplacement des périscopes traditionnels. De quoi lui offrir une capacité de veille optique, infrarouge, radar et électronique à 360° de jour comme de nuit.

Quels armements pour la classe Suffren ?

Contrairement aux SNLE, les SNA n’embarquent pas de missiles nucléaires mais des torpilles et des missiles conventionnels. En France, leur rôle premier est la lutte antinavire suivie de la lutte anti-sous-marine, afin de protéger les principales unités de la Marine Nationale : SNLE, porte-avions, groupes amphibies. Comme tous les sous-marins, les SNA sont également d’excellentes plateformes furtives pour les missions d’écoute électronique ou de dépose de commandos, comme nous l’avons déjà vu. Ces dernières années, les capacités d’action vers la terre des sous-marins d’attaque se sont considérablement étoffées de par le monde, et la France ne fait pas exception. Cela se ressent sur la configuration d’armement du navire.

La torpille lourde F21 est la plus moderne et sans doute la plus performante de sa catégorie. Les premières unités ont récemment été livrées à la Marine Nationale et au Brésil. Elle est également proposée en Inde (une centaine d’exemplaires) et en Grèce (environ 36 unités)
  • La torpille lourde F21, que nous avons décrite en détail dernièrement, sera l’arme de base du type Barracuda, et l’une des torpilles les plus modernes et performantes du marché. Avec une portée filoguidée de 50km (et a priori supérieure en autoguidage), une vitesse maximale de 50 nœuds et une profondeur opérationnelle dépassant les 1000m, elle sera capable de détruire n’importe quel sous-marin et la plupart des grosses unités de surface en un coup.
  • Le missile antinavire SM-39 Exocet est une arme complémentaire à la F21. S’il n’offre pas la persistance ni le pouvoir destructeur d’une torpille lourde et qu’il ne frappe pas à une plus longue distance, l’Exocet peut néanmoins atteindre sa cible considérablement plus rapidement. De plus, Exocet et F21 peuvent agir de manière complémentaires en fonction des capacités défensives de leur cible, selon qu’elle dispose avant tout d’un armement anti-aérien ou anti-sous-marin.
  • Le MdCN (Missile de Croisière Naval), autrefois appelé Scalp Naval, est un missile d’action vers la terre d’une portée supérieure à 1000km, capable de frapper des cibles durcies de haute valeur avec une extrême précision. Déjà opérationnel sur les frégates FREMM, le MdCN offrira aux SNA français une capacité opérationnelle décuplée. Comme les Exocet, les MdCN sont tirés comme des torpilles à partir de conteneurs étanches.
  • La classe Suffren devrait pouvoir embarquer des mines de nouvelle génération, destinées à remplacer les anciennes FG29 équipant aujourd’hui les Rubis. Particulièrement sensible, cette arme d’interdiction navale est sans doute l’un des secrets les mieux gardé de la Marine Nationale. A priori, les nouvelles mines devraient être plus intelligentes, plus polyvalentes et disposer d’une plus grande autonomie que les FG29.
  • Enfin, à l’avenir, les sous-marins du programme Barracuda pourront mettre en œuvre de nouveaux équipements. Il pourrait s’agir de différents types de drones sous-marins, potentiellement basés sur le D19 de Naval Group, aptes à des opérations de reconnaissance, de déminage ou de renseignement électronique. Des drones aériens ou même des missiles anti-aériens (de type MICA ou MICA-NG) pourraient également être intégrés à des conteneurs étanches.
Naval Group n’est pas avare en propositions pour l’équipement de ses sous-marins. En 2013, le groupe s’était associé à MBDA pour proposer une solution de lancement pour missiles anti-aériens MICA et Mistral. L’option reste proposée, même si elle n’a pas encore été financée.

Pour mettre en œuvre cette panoplie, le Suffren dispose de quatre tubes de 533mm. Choix typique de sous-marins français, la mise en œuvre des armes s’effectue par le biais d’un refouloir pneumatique. Ce dernier est bien plus discret qu’une chasse directe par air comprimé, mais légèrement plus bruyant qu’un départ moteur allumé depuis le tube. Cependant, pour des raisons de sureté nucléaire, la Marine Nationale ne procède jamais à l’allumage de la propulsion des torpilles dans le tube. L’autre avantage du refouloir est de faciliter les tirs de torpilles et de missiles à des grandes profondeurs et à des vitesses relativement élevées (surtout pour les torpilles).

Malheureusement, si l’option semble avoir été étudiée au début du programme SMAF/Barracuda, puis régulièrement évoquée sans réelle concrétisation, la classe Suffren ne comprendra pas de tubes de lancement vertical (VLS) pour ses missiles de croisière ou ses missiles antinavires. Techniquement, une telle option aurait sans doute été réalisable, Naval Group la proposant d’ailleurs sur son design de SMX Ocean dérivé du Barracuda. Cependant, au-delà des coûts inhérent à un tel système, la question de la sécurité a sans doute refroidi les ardeurs de la Marine Nationale à ce sujet, puisque l’emplacement le plus probable pour un module VLS aurait été juste à l’avant du compartiment réacteur.

Au final, les Barracuda n’emporteront que 24 armes : 20 en soute et 4 en tubes, dans des proportions torpilles/missiles/mines aujourd’hui inconnues. Si la taille de la soute est doublée par rapport à celle des Rubis, elle reste cependant relativement réduite comparativement à d’autres sous-marins de tonnage plus réduit. Cependant, il semblerait que le volume de la soute à torpille soi suffisant pour un embarquement de munitions supplémentaires, pour peu que le système soit modifié afin de permettre une plus grande densité de stockage. De quoi offrir une certaine marge de manœuvre pour l’évolution future des bâtiments.

Le Barracuda à l’exportation

Le Suffren est le premier bâtiment d’une nouvelle classe de SNA qui prendra son nom au sein de la Marine Nationale. Néanmoins, le nom du programme dont il est issu est BARRACUDA qui, étrangement, ne semble pas être un acronyme contrairement à FREMM, FDI ou encore SCORPION. Barracuda est également le nom commercial utilisé par le concepteur et constructeur du navire, Naval Group, tant sur le marché français qu’international.

L’hélice carénée (pump-jet) est un des points forts du design Barracuda. Elle se retrouvera sur la classe Attack australienne, mais pourrait aussi être proposée par Naval Group pour les futurs sous-marins néerlandais et indiens.

En effet, si la France s’est engagée à ne pas exporter de technologies nucléaires militaires, la gigantesque expertise de Naval Group dans le domaine des sous-marins conventionnels et nucléaires a permis à ses ingénieurs de développer une variante à propulsion conventionnelle du Barracuda. Et même, techniquement, toute une famille de sous-marins conventionnels basés sur le Barracuda français, et dont certaines versions ont été exposés sous formes de concept-ship comme le SMX 3.0 ou le SMX Ocean.

Concevant ses navires et sous-marins de manière modulaire, Naval Group propose un haut degré de personnalisation à ses clients. Cela concerne également la propulsion des sous-marins, qui peut différer selon les usages et besoins opérationnels. Pour la haute vitesse sur de grandes distances, Naval Group proposera un large volume de batteries conventionnelles ou de nouvelle génération (Li-ion), rechargeables par moteurs diesel par exemple. Pour de longues patrouilles en plongée, mais à vitesse réduite, Naval Group proposera son module AIP de seconde génération.

Ainsi, les douze Shortfin Barracuda vendus à l’Australie devraient être équipés uniquement de batteries conventionnelles et non pas d’AIP (même si au moins une partie des bâtiments pourrait être équipée au final de batteries li-ion), l’Australie souhaitant privilégier la vitesse à la durée en plongée. Le modèle proposé aux Pays-Bas, initialement inspiré du SMX Ocean, pourrait comprendre un mix de batteries et d’AIP, permettant aux sous-marins de rejoindre rapidement leur zone d’opération aux Caraïbes, par exemple, où ils pourront alors naviguer à faible vitesse sous AIP.

Le Riachuelo, premier Scorpène lancé au Brésil. Pour le moment, aucun Scorpène n’a été équipé de propulsion AIP, même si l’option existe et est intégrée sur les Agosta-90B pakistanais. Aujorud’hui, Naval Group propose une solution de seconde génération basée sur le reformage de l’huile diesel et assurant 18 jours d’autonomie sous-marine.

Les éventuels futurs succès à l’exportation de Naval Group devraient cependant aider à clarifier la gamme proposée l’industriel. Pour l’instant, elle s’articule autour du Scorpène d’environ 2000t et du Barracuda/Shortfin Barracuda d’environ 5000t. Les modèles proposés aux Pays-Bas et en Inde semblent reprendre le diamètre de coque, la disposition des senseurs et le propulseur du Barracuda, mais leur déplacement en plongée devrait se situer autour de 3500t. Viendront-ils alors constituer une gamme intermédiaire dans le catalogue de Naval Group ? Ou bien seront-ils la base de l’offre haute de l’industriel, le Shortfin Barracuda australien restant alors une exception liée à la géographie unique de ce pays ?

Conclusion

Quoi qu’il en soit, le dynamisme de Naval Group dans le secteur de l’exportation de sous-marins est sans aucun doute exemplaire en Europe. Aujourd’hui, l’industriel français reste encore au coude à coude avec l’Allemand TKMS, qui s’appuie sur le succès de son Type 209 pour proposer le nouveau Type 214 à l’exportation. Mais Naval Group, fort du haut niveau d’exigence des programmes de sous-marins nucléaires français, est désormais en mesure de proposer une gamme complète de sous-marins de haute performance éprouvés à la mer.

Mieux encore, le groupe français propose ces sous-marins à un rapport qualité/prix particulièrement impressionnant, d’autant plus que l’entreprise n’hésite pas à réaliser des transferts complets de technologies et de savoir-faire, comme on a pu le voir en Inde et en Australie. De quoi promettre encore de beaux succès à l’exportation dans les décennies à venir.

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