La Défense des Etats-Unis doit se réinventer pour s’adapter aux enjeux à venir

A la sortie de la Guerre Froide, les forces armées américaines étaient, sans conteste, la plus puissante force militaire mondiale, capable à elle seule de s’imposer sur l’ensemble des Théâtres. Et pendant prés de 25 ans, ce statu quo perdura, confortant Washington et le Pentagone dans la toute puissance de leurs forces armées. Mais depuis quelques années, la montée en puissance simultanée des forces armées chinoises et russes remet en cause cet hégémonisme, au point que, désormais, les stratèges américains estiment qu’ils ne pourraient simultanément s’imposer en Europe contre la Russie, et dans le Pacifique face à la Chine, le cas échéant. Mais alors que les Etats-Unis concentrent déjà plus de 30% des dépenses mondiales de Défense, avec un budget plus de deux fois supérieur à celui du couple sino-russe, les seules réponses apportées par le Pentagone pour répondre à ces menaces reposent sur l’augmentation des budgets consacrés à la Défense. En réalité, la Défense américaine fait face à une crise conceptuelle profonde, et ne parvient pas à se réinventer pour faire face aux défis posés par Moscou et Pékin.

L’hégémonie militaire américaine de l’après guerre-froide

En 1991, alors que l’URSS venait de s’effondrer sous le poids de ses investissements de Défense, les Etats-Unis à la tête d’une coalition internationale emportaient, en quelques jours, une victoire décisive face à l’Irak, alors présentée comme la quatrième armée mondiale. La victoire militaire venait conforter la victoire politique de Washington sur le camp communiste, et de ses équipements sur les armes d’origine soviétique et partiellement européenne. Cette supériorité militaire se prolongea du fait de l’absence de challenger, alors que, conjointement, les forces américaines et leurs alliés s’engageaient dans des guerres très dissymétriques, comme en Afghanistan, en Irak ou en Libye. Rien ne semblait pouvoir s’opposer à l’US Army, ses chars Abrams et ses hélicoptères AH-64 Apache, à l’US Navy, ses super porte-avions Nimitz et ses sous-marins Los Angeles, ou à l’US Air Force, ses F22 furtifs et ses 2500 avions de chasse.

Le porte-avions John C.Stennis de l’US Navy est le symbole de la puissance technologique et militaire américaine, mais aussi de sa démesure

Enfermées dans leurs certitudes, les armées américaines évoluèrent peu durant les années 90 et 2000, si ce n’est pour affirmer davantage leur perception de supériorité technologique, avec des programmes de plus en plus chers, et de moins en moins viables, parmi lesquels les sous-marins Sea Wolf, les hélicoptères Comanche, ou le désastreux programme Futur Combat System devant remplacer les Bradley et qui couta 14 Md$ avant d’être annulé. A l’entrée des années 2010, les forces américaines disposaient encore d’une majorité d’équipements en service lors de la première guerre d’Irak en 1990, et les seuls programmes aboutis furent ceux destinés à renforcer les forces engagées sur les théâtres asymétriques, comme en Irak. Quand aux quelques programmes qui parvinrent à aboutir, comme le F35, les sous-marins Virginia ou les améliorations d’équipements existants comme le char Abrams ou les destroyers A. Burke, le firent en voyant leurs couts associés sensiblement grimper.

Le défi russe et chinois

Désormais, la Russie, avec un budget défense égale à 7% de celui des Etats-Unis, et grâce à des programmes bien pensés et calibrés pour neutraliser la puissance militaire de l’OTAN, et la Chine, qui en 20 ans de temps est passée d’une armée massive mais téchnologiquement très en retard, à une puissance militaire moderne et efficace, sont perçues, en bien des domaines, comme capables de prendre l’avantage sur l’occident, surtout si les deux pays venaient à agir conjointement. Moscou fit reposer son renouveau militaire sur le developpement simultané d’une puissance militaire conventionnelle numériquement importante basée sur la modernisation des matériels militaires hérités de l’époque soviétique et disponibles en grand nombre, comme les chars T72B3 ou T90 et les avions de combat de la famille Flanker comme le Su34 et le Su35s, et le developpement de quelques technologies capables d’apporter un avantage notable sur l’OTAN, comme La Défense anti-aérienne et anti-missile multi-couche ou les missiles hypersoniques.

Mig 31 russe emportant le missile hypersonique Kinzhal d’une portée de 2000 km et ne pouvant être intercepté par les défenses anti-missiles occidentales

Pékin prit une trajectoire différente, avec l’entrée en service de très nombreux nouveaux équipements, comme le chasseur léger J10, le chasseur furtif J20, le destroyer Type 052 ou le char de combat Type 99, créant un profond bouleversement des capacités militaires de l’Armée Populaire de Libération. En outre, cette dernière n’est aujourd’hui qu’au tiers de sa transformation militaire, qui doit atteindre sa puissance optimum en 2049 pour le centenaire de la création de la République Populaire de Chine, le président chinois XI Jinping ayant posé cette date pour objectif pour devenir la première puissance économique et militaire mondiale.

Le manque de solutions du Pentagone

Pendant longtemps, les montées en puissance russes et chinoises furent ignorées par les occidentaux, et les américains en particuliers, jugeant leur avance technologique et militaire telles qu’elles ne pourraient être contestées avant longtemps. Mais à partir de 2013, la prise de la Crimée et le début des travaux en mer de Chine, la condescendance occidentale fit rapidement place à de l’inquiétude. Après quelques années d’errements, la réponse apportée par le Pentagone et les états-majors américains se résuma en un unique paradigme : l’augmentation des budgets.

Le F35A doit remplacer les A10, F16, F18 et Harrier dans les armées américaines

Après avoir initialement accédé aux demandes des militaires, amenant le budget des armées à plus de 740 Md$, le président Trump, et surtout le Congrès des Etats-Unis, durent réduire la voilure, et limiter la croissance de ce budget, laissant les militaires sans solution. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, nous assistons à des tentatives de préemption budgétaire entre les 3 armées, l’US Navy voulant plus de crédits pour satisfaire aux 355 navires voulus par le président, l’US Air Force voulant plus de crédits pour pouvoir s’imposer sur deux fronts, et l’US Army voulant plus de crédits pour reproduire le succès du super-programme BIG 5 des années 70 par un nouveau super programme, nommé BIG 6, devant assurer la supériorité des forces américaines sur les champs de bataille pour les décennies à venir. L’ensemble de ces exigences donnent lieu à une lutte d’influence entre les armées, à la Maison Blanche, au Capitol comme sur les médias, sans toutefois apporter de solution applicable.

L’obligation de se réinventer pour les armées US

Malgré la débauche d’arguments pour tenter de tirer la couverture budgétaire, les efforts des armées américaines sont évidemment condamnés à échouer. Avec une dette publique dépassant les 107% du PIB en 2020, dont 27% sont détenus par la Chine, les marges de manoeuvre budgétaires sont très réduites, pour ne pas dire inexistantes, surtout avec un budget des armés de 738 Md$ en 2020 représentant déjà plus de 3,9% du PIB du pays. Pourtant, le besoin de répondre au renforcement russe et à la montée en puissance chinoise appelle bien une réponse, mais elle ne peut être que qualitative, seule solution pour libérer les marges de manoeuvres pour répondre au défi quantitatif principalement porté par Pekin.

les frégates de la classe O.H Perry constituèrent la colonne vertébrale de l’US Navy durant les années 80 et 90.

Une solution pourrait être de mettre fin à la course à la supériorité absolue pour se satisfaire d’une supériorité relative. Ainsi, durant la Guerre froide, la puissance navale américaine reposait certes sur la vingtaine de croiseurs Aegis Ticonderoga, mais surtout sur les 80 escorteurs de la classe O.H Perry et Knox, des frégates économiques, performantes et disponibles en grand nombre. Or, aujourd’hui, il est possible de construire et mettre en oeuvre 3 frégates de type FDI françaises pour le prix d’un unique destroyer Burke américain. Certes, le Burke emporte autant de missiles que les 3 FDI réunies. mais il ne peut être à 3 endroits à la fois, ni ne peut chasser 3 sous-marins simultanément.

Dans le même ordre de grandeur, Naval Group estime pouvoir concevoir et construire un porte-avions nucléaires de 70.000 tonnes pour mettre en oeuvre une cinquantaine d’appareils pour 5 Md€, soit 2,5 fois moins cher que les porte-avions de la classe Ford. Avec la mutualisation des couts de developpement, nul doute que le rapport de 1 à 3 serait atteint. Dans les airs, l’avion Gripen NG suédois, qui a des capacités d’emport et de rayon d’action comparables au F35A, coute 2 fois moins cher à l’achat et 4 fois moins cher à la possession que l’avion américain, et conserve un avantage technologique significatif sur les avions chinois et russes, comme les Su30 ou les J10 et J11. Sur terre, le budget gaspillé dans la tentative de developpement du Futur Combat System aurait permit d’acquérir une force de 5.600 véhicules de combat d’Infanterie comme le CV90 suédois et anglais, soit largement de quoi remplacer les Bradley à bout de souffle, tout en assurant un avantage tactique sur leurs équivalents russes ou chinois.

Le Technologisme, pierre angulaire de la doctrine américaine

Le technologisme, au sens de la volonté de toujours intégrer plus de technologies dans un équipement pour s’assurer d’un avantage supposé dans la durée, semble bel et bien être la cause de l’impasse conceptuelle dans laquelle se trouvent les armées US. Plutôt que de chercher à mettre en oeuvre une flotte de surface de 70 croiseurs et destroyers Ticonderoga et Burke, et de 20 frégates FFG/X (qui sont en fait des destroyers), la flotte de surface combattante américaine bénéficierait largement de la réduction du nombre de croiseurs et gros destroyers à une trentaine d’unités, soit autant qu’il y a de grands navires à escorter, d’augmenter la flotte de FFG/X à une quarantaine de bâtiments, et de mettre en oeuvre une flotte de frégates semblables au FDI et forte de 70 à 80 unités, tout en libérant des ressources pour d’autres programmes critiques comme le flotte logistique. L’US Air Force pourrait limiter le nombre de F35 en service à quelques centaines, soit largement assez d’appareils pour éliminer les défenses anti-aériennes adverses, et permettre au gros de la force composer de chasseurs légers et moyens plus économiques d’assurer le soutien rapproché des forces.

La FDI de Naval Group coute 3 fois moins chère qu’un destroyer de la classe Burke

En outre, avec des programmes plus courts et moins chers, l’industrie américaine permettrait à ses alliés de s’équiper de materiels performants et économiques en nombre suffisant, et donc de disposer d’une puissante force militaire alliée sur laquelle Washington pourra effectivement compter. Avec une trentaine de d’appareils en parc, combien la Belgique pourra mettre de F35 à disposition d’une force inter-alliée, et combien devra-t-elle en conserver pour tenter d’assurer La Défense de son territoire et de son espace aérien ?

Une leçon pour les programmes européens

Le travers qui aujourd’hui immobilise la transformation de la puissance militaire américaine doit servir de leçon aux européens, notamment concernant les grands programmes franco-allemands et européens annoncés depuis quelques années. Ainsi, les ambitions du programme de Système de Combat Aérien du Futur, ou SCAF, qui rassemble la France, l’Allemagne et l’Espagne, au même titre que celles du programme Tempest rassemblant Britanniques, italiens et Suédois, reposent sur de très grandes ambitions technologiques, au point de se positionner dans une nouvelle génération d’avions de combat. Mais aucun pays européen n’a conçu d’appareil de 5ème génération, et les britanniques et italiens qui participent au programme F35, n’ont eu qu’une experience limitée des contraintes de création de cet aéronef. De fait, entre les Rafale et Typhoon actuels, et le SCAF et le Tempest de demain, les points communs technologiques seront peu nombreux, comme le seront les applications et tactiques opérationnelles.

Le SCAF est un programme de « 6ème génération » alors qu’aucun des 3 participants n’a développé d’appareils de 5ème génération

Ce grand écart voulu par les européens n’est évidemment pas sans rappeler celui du programme F35, initialement un appareil devant remplacer le F16, puis évoluant pour remplacer la majorités des appareils en service, y compris les avions à décollage vertical Harrier, avec comme conséquence l’augmentation très marquée des couts et des délais. Initialement, le F35 dans sa version terrestre ne devait pas dépasser les 50m$, alors qu’aujourd’hui, Lockheed affiche comme un immense succès que d’arriver sous la barre des 80m$. En outre, même avec le Rafale, pourtant un appareil présentant un excellent rapport performances/prix, l’Armée de l’Air fait tout ce qu’elle peut pour prolonger ses mirage 2000, afin de préserver un format supérieur à 250 avions de combat, là ou le livre blanc ne prévoit que 185 Rafale pour les remplacer. Et même avec ces appareils, elle reste en surchauffe opérationnelle chronique depuis des années, alors même que le pic de tension est à venir.

De fait, sur la base de moyens limités par des contraintes économiques importantes, et même en prenant en compte les mesures d’optimisation budgétaires comme La Défense à Valorisation Positive, la planification défense occidentale, qu’elle soit américaine ou européenne, se doit désormais d’abandonner son recours excessif à l’innovation technologique à outrance, même si elle fait plaisir aux autorités politiques et aux industriels, pour revenir à des considérations plus appliquées, à court terme, basée sur la technologie mais également le nombre. Dans ce domaine, le programme SCORPION de l’Armée de terre peut certainement servir d’exemple, tant il est conçu pour optimiser le rapport entre l’investissement consenti et la puissance opérationnelle résultant du nombre de véhicules et de leurs capacités opérationnelles.


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