Comment un programme de chasseur léger pourrait préserver le potentiel militaire et industriel français ?

La France est engagée aujourd’hui dans un programme européen, aux cotés de l’Allemagne et de l’Espagne, visant à concevoir et construire un système de combat aérien du futur, ou SCAF, destiné à remplacer les Rafale et Typhoon des forces aériennes des 3 pays, à partir de 2040. Entre temps, ce même programme produira des technologies qui seront utilisées telles des briques technologiques pour moderniser les avions de combat Rafale et Typhoon, de sorte à les maintenir au niveau des enjeux opérationnels et technologiques du futur. En procédant ainsi, les autorités vont pouvoir partager les couts de developpement de l’appareil et des technologies constituantes, et produire un volume plus élevé de systèmes de sorte à atteindre des seuils de productivité permettant de baisser les couts de fabrication et d’utilisation des flottes de chasse des 3 pays.

Les limites du programme SCAF

Mais le programme SCAF n’est pas exempt de défaut, et d’effet négatif, notamment vis-à-vis de la Base Industrielle Technologique de Défense française, la seule, parmi les 3 pays membres du programme, à avoir aujourd’hui la capacité à mener le programme à terme dans son intégralité. En effet, le partage des investissements entraine, de façon naturelle, un partage industriel entre les 3 pays, de sorte à distribuer les retours budgétaires générés. De fait, une partie de l’industrie de Défense française se verra exclue de projets pourtant indispensables au maintien des compétences et des savoir-faire souvent acquis avec beaucoup d’efforts et d’investissement au fil des années.

Le Next Generation Fighter (NGF) du SCAF sera un appareil imposant, comme on le voit sur cette maquette à l’échelle 1:1 présentée lors du Salon du Bourget 2019

En outre, le SCAF est conçu autour un appareil lourd, le NGF, dont la maquette à l’échelle 1:1 présentée lors du salon du Bourget laisse présager un avion ayant une masse maximum au décollage autour ou au dessus de 30 tonnes, avec un prix en conséquence. Or, les forces aériennes françaises, comme de nombreuses fortes aériennes européennes, peinent à financer une flotte d’appareils lourds ayant un volume suffisant, ou tout simplement à acquérir des appareils aussi onéreux. Rappelons à ce titre que l’appareil le plus vendu en Europe et dans le Monde en 2019 reste le F16V Viper…

De fait, serait-il possible, pour la France, de developper un second programme, parallèle au SCAF, pour concevoir un appareil monomoteur de la classe du Mirage 2000, ayant les attributs de la 5ème génération, pour renforcer les forces aériennes nationales, préserver et étendre les savoir-faire de la BITD, et étendre l’offre internationale française ? et si oui, comment le financer ?

Un Chasseur léger de 5eme génération français

La BITD Francaise, et Dassault Aviation en particulier, a créé plusieurs chasseurs légers qui marquèrent l’histoire de l’aéronautique, comme le Mirage III et V, le Mirage F1, le Super-Etendard et le Mirage 2000, construits à plus de 2800 exemplaires entre 1956 et 2009. Ces appareils associaient de très bonnes performances, une bonne manoeuvrabilité, et des systèmes embarqués modernes et efficaces, en faisant de redoutables systèmes de combat, maintes fois éprouvés avec succès. Si la conception et la construction du Rafale, un appareil bimoteur plus lourd et plus onéreux que les chasseurs français traditionnels, se justifiait parfaitement par l’allonge, la capacité d’emport et les systèmes embarqués qu’il apportait à l’Armée de l’Air et à l’Aeronautique navale française, force est de constater que les forces aériennes nationales parviennent aujourd’hui à répondre à la pression opérationnelle grâce au renfort des mirage 2000 C, mirage 2000-5 et mirage 2000D encore en service.

Les mirage 2000D de l’Armée de l’Air continueront de porter une part significative de la pression opérationnelle jusqu’en 2030-35

Or, les technologies qui définissent un appareil de « 5ème génération », comme la furtivité, la fusion de données ou la super-croisière, sont désormais maitrisées par la BITD française, notamment grâce aux programmes NEURON et Rafale. D’autre part, il n’existe aujourd’hui, et pour de nombreuses années, qu’un unique appareil de 5ème génération disponible en occident, qui plus monomoteur, le F35 de Lockheed. Mais là ou l’avion américain a essuyé les plâtres technologiques (et continue de le faire), et souffre d’un cahier des charges trop ambitieux avec, notamment, les contraintes imposées par la version F35B à décollage et atterrissage vertical, un appareil conçu aujourd’hui par la BITD française s’appuierait sur des technologies plus matures, et une meilleure compréhension des intérêts et limites de chacune d’entre elles, de sorte à produire un appareil plus équilibré et robuste.

De fait, la conception d’un nouvel chasseur monomoteur de classe 15 tonnes, comme le mirage 2000, ayant les attributs de la 5ème génération, par la BITD française, pourrait produire un appareil performant et économique, pouvant trouver sa place dans les forces aériennes nationales, et dans de nombreuses forces aériennes européennes et internationales, en tant qu’alternative économique au F35 américain.

Le tuilage technologique entre Rafale et SCAF

Comme nous l’avons déjà abordé, ce programme de chasseur monomoteur de 5eme génération, que nous nommerons CM5 dans la suite de l’article, permettrait à la BITD française de maintenir l’ensemble de ses compétences sur la durée, notamment celles qui devront être confiées à l’Allemagne et l’Espagne autour du programme SCAF. Mais là n’est pas le seul intérêt du programme.

En effet, le developpement du CM5 pourrait s’intégrer avec ceux du Rafale et du SCAF sous forme de tuilage technologique, de sorte à développer conjointement ce qui peut l’être avec les deux programmes lourds, et donc réduire l’impact budgétaire du developpement. En outre, le CM5 agirait comme une phase d’expérimentation partielle et de validation opérationnelle des technologies qui seront intégrées au SCAF, de sorte à éviter les écueils rencontrés par le F35 dans son developpement, liés à une mauvaise compréhension de certains développements et de certaines technologies.

Le programme F35 a souffert d’un cahier des charges trop ambitieux, avec notamment une version ADAC/V F35B

Enfin, en procédant ainsi, le programme CM5 pourrait, sous réserve d’obtenir le soutien politique adéquate, être développé dans des délais relativement courts, par exemple entre 2022 (prochaine échéance présidentielle) et 2032, de sorte à pouvoir être effectivement prêt pour remplacer les mirage 2000-5 et mirage 2000D lors de leur retrait du service, sans avoir à réduire le format déjà trop limité de l’Armée de l’Air. A noter qu’en développant, comme cela fut fait avec le Rafale, une version prévue dès le départ comme pouvant être embarquée, le CM5 pourrait également être utile pour renforcer l’aéronautique navale, qui bénéficierait elle aussi d’un appareil furtif complémentaire au Rafale.

Comment financer le programme ?

Un programme comme le CM5 serait onéreux, il n’y a pas de doute sur le sujet. Sur la base des technologies existantes, et eu égard aux besoins liés à ce nouveau programme, notamment un nouveau moteur et un nouveau système de détection et de fusion de donnée, le developpement de l’appareil peut être évalué entre 15 et 20 Md€. Mais ce montant est à relativiser.

En effet, une partie de ces développements sont, en fait, à mettre en parallèle avec les developpement des futurs standards du Rafale, le F4 puis le F5, comme ce sera le cas de l’IRST, ou du système d’autoprotection SPECTRA, ainsi que d’une part importante de l’avionique et des armements (MiCA NG, FMdC etc…). D’un autre coté, plusieurs technologies, comme celles liées à la furtivité et la propulsion, seront directement liées aux travaux concernant le SCAF. Il ne restera donc, en investissement direct, que la conception de la cellule, du gestionnaire de vol, ainsi que du système de systèmes et du radar, qui sont précisément les domaines chapotés par l’Allemagne et l’Espagne dans le SCAF. De fait, le cout final réel du programme sera très inférieur au 20 Md€ initialement statué, pour s’établir autour de 10 Md€, soit 1 Md€ par an sur 10 ans, pour la phase d’étude et de developpement.

Le programme KFX sud-coréen doit entrer en service en 2026, pour un prix unitaire s’établissant autour de 50 m$

Il est difficile de définir, de prime abord, le prix d’un tel appareil. Mais on peut définir un prix cible. Dans ce cas, le CM5 ne devrait pas excéder les 60 m$ en Fly Away condition, de sorte à rester compétitif face aux TFX turcs et KFX sud-Coréens, tous deux visant un prix unitaire de 50 m$, mais n’ayant pas tous les attributs de la 5ème génération. En outre, il resterait pertinent face au Su57, bien que beaucoup plus léger, et aux appareils chinois présents et à venir, ainsi que, bien évidemment, au F35 américain. Enfin, à ce tarif, le CM5 serait dans la même gamme de prix que le F16V, qui, nous l’avons vu, n’a aucune difficulté aujourd’hui à trouver son marché export.

De fait, la conception du programme, et la construction d’une flotte de 200 appareils (160 AA, 40 MN) pour les forces aériennes françaises, reviendraient à 20 Md€, ou 1 Md€ par an sur 20 ans, un niveau d’investissement largement accessible au prorata des bénéfices opérationnels qu’apporterait un tel appareil dans l’arsenal français.

En outre, le CM5 arriverait sur le marché alors que la majorité des F16 MLU arriveront en limite de potentiel, soit un marché supérieur à 800 appareils en occident, dont 250 appareils en Europe. Des pays comme le Portugal, la Grèce, la Roumanie et même la Pologne, ne pourront en effet constituer leurs forces aériennes autour de l’unique F35 qui, même s’il voit son prix d’acquisition baisser, reste dramatiquement cher à l’usage. D’autres pays, comme l’Egypte, le Maroc, les EAU, pourraient également y voir une solution interessante pour remplacer leurs F16, comme le seraient Israel ou le Pakistan, au delta prêt des critères politiques, ou comme pourrait l’être l’Ukraine et plusieurs ex-république soviétique, pour remplacer les appareils en service, ou simplement mettre en service une force aérienne. Enfin, le CM5 serait également un bon appareil pour revenir sur les marchés sud-américains, asiatiques ou africains perdus par la France ces dernières décennies. Au total, le CM5 pourrait être, comme le fut le mirage III en son temps, le bon appareil, au bon prix, au bon moment, et faire renouer l’industrie aéronautique militaire française avec l’exportation de masse.

Le F16V a été l’appareil le plus exporté en 2019 , notamment en Europe.

Rappelons que, comme nous l’avons à plusieurs reprises abordé dans divers articles, la doctrine Défense à Valorisation Positive montre que l’investissement d’Etat dans l’Industrie de Défense génère un retour budgétaire positif dans les caisses de l’Etat, évoluant entre 110% et 150%, selon les paramètres considérés. Si le programme CM5 était conçu en tenant compte de cette doctrine, nul doute qu’il pourrait s’avérer une très bonne opération pour les finances publiques françaises, même à court terme.

Des partenaires européens ?

Le CM5 pourrait participer à préserver les compétences et savoir-faire de la BITD française, mais il pourrait également être efficace pour consolider l’industrie de Défense nationale au niveau européen. En effet, plusieurs pays, comme le Portugal ou la Grèce, pourraient être intéressés à la fois par l’appareil, et par le programme. En ouvrant des négociations suffisamment tôt dans le programme, il serait possible, pour la France et ses industries, de négocier des partenariats industriels avec ces pays, sur la base d’une consolidation européenne industrielle, l’objectif étant de préserver les emplois, et donc une partie des retours budgétaires, sur le sol de ces partenaires, tout en procédant au renforcement des grandes entreprises de Défense nationales, à l’instar de ce que Thales fait très bien depuis des années, notamment en Grande-Bretagne, aux Pays-bas et en Australie.

Ces pays pourraient, dès lors, participer à la fabrication des appareils, voir même à une partie de leur conception n’entrant pas en concurrence avec les domaines hors SCAF de l’Industrie nationale, de sorte à baisser le niveau d’investissement initial pour la France.

La Grèce va devoir remplacer, à horizon 2030, ses mirage 2000 et une partie de ses F16

Le CM5 pourrait également, de façon moins évidente il est vrais, constituer une alternative interessante pour certains utilisateurs du F35 qui ont du atrophier leurs flottes pour respecter les recommandations de l’OTAN. C’est le cas, notamment, du Danemark et de la Belgique, qui pourraient bien voir un intérêt avéré à compléter leur flotte de F35A par un appareil plus économique mais tout aussi performant, de sorte à pouvoir assumer l’ensemble des missions qui lui sont confiées, au sein de l’OTAN comme des coalitions européennes. Là encore, cette intégration pourrait se faire sous forme de partenariat avec, à la clé, une consolidation de l’industrie européenne de Défense.

Conclusion

On le voit, un programme de chasseur monomoteur de 5ème génération français présenterait de nombreux avantages, tant du point de vu industriel que technologique, et pour la consolidation de l’industrie européenne de Défense. Il permettrait également de renforcer les forces aériennes nationales en volume, constituant, de fait, une réponse aux inquiétudes répétées des Chefs d’Etat-Major de l’Armée de l’AIr présents et passés, ainsi que des Chefs d’Etats-Majors de la Marine, tous ayant exprimés le besoin de retrouver « de l’épaisseur » pour faire face aux enjeux opérationnels à venir.

Il constituerait, également, une réponse à court terme aux besoins de capacités hautes intensités des forces aériennes, notamment en disposant d’un appareil à visibilité réduite pour évoluer dans les environnements fortement contestés, comme les zones en déni d’accès russes, chinoises (ou turques ?). Enfin, il permettrait de répondre de façon adaptée aux besoins spécifiques à chaque zone d’engagement, selon que l’on ait besoin d’un appareil à long rayon d’action et grande capacité d’emport comme le Rafale, ou d’un pareil plus léger, économique et furtif, comme le CM5.

Le programme CM5 pourrait être le chainon manquant entre les appareils de la génération Typhoon et Rafale, et le SCAF qui arrivera en 2040.

De fait, un tel programme s’avérerait profitable à tous les points de vue pour la France, ses armées, son industrie, et son rayonnement mondial, tout en permettant d’envisager le programme SCAF, son agenda et son partage industriel, avec beaucoup plus de sérénité. Notons, en guise de conclusion, qu’en développant des alternatives technologiques nationales à celles qui équiperont le SCAF et qui seront produites en Allemagne, la France pourrait, si besoin, proposer une version de l’appareil non soumise aux autorisations d’exportation de Berlin, ce qui, là encore, pourrait faciliter les négociations pour accélérer l’entame des travaux, comme le demande Dassault Aviation et Airbus. Loin d’être un programme antagoniste au SCAF, le CM5 pourrait bien être, en réalité, son meilleur allié.

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