En Asie du Sud-Est, le nombre de sous-marins a augmenté de 300% en 20 ans

Avec la montée en puissance de la flotte chinoise, qui ambitionne d’égaler l’US Navy d’ici 2050, et la politique de faits accomplis parfois mise en oeuvre par Pékin, les tensions navales dans le Sud-Est asiatique sont allées crescendo depuis une dizaine d’années. On ne s’étonnera pas, dès lors, de constater que la majorité des pays de la zone développent et modernisent leurs Marines, parfois de façon conséquente. Au delà du Japon, des deux Corées, de l’Australie et de l’Inde, beaucoup de Marines, qui jusque là étaient cantonnées à des missions de défense côtière et d’action de l’Etat à la Mer, se voient désormais dotées de capacités hauturières, et de bâtiments de premier rang.

Indonésie

Forte de 74.000 hommes, la Marine indonésienne est une des plus importantes du théâtre d’opération. Elle met en oeuvre plusieurs types de navires, allant du sous-marin d’attaque(5 unités) à la frégate(8 unités), en passant par des corvettes (25 unités) et des navires d’assaut (6 unités) et des dragueurs de mines (12 unités).

La frégate Martadinata, première unité de la classe éponyme, est caractéristique du renouveau de la Marine Indonésienne

La Marine indonésienne a fait l’acquisition de 6 sous-marins d’attaque de la classe Nagapasa, version sud-coréenne du type 209 déjà en service, 3 ayant déjà été livrés, et 3 unités supplémentaires ayant été commandées en 2019. Elle a également commandé, en 2012, 6 frégates de la classe Martadinata, dérivées des Sigma 10514 des chantiers navals néerlandais Damen, 2 unités étant déjà construites, 4 restant à construire. Elles sont destinées à remplacer les 5 frégates légères Ahmad Yani en service depuis les années 60. Très performantes et polyvalentes, les nouvelles frégates indonésiennes de 2400 tonnes pour 105 m de long, sont équipées d’un canon de 76mm, de 2 canons téléopérés de 20mm, d’un CIWS Millenium, ainsi que de 16 missiles anti-aériens Mica VL, 8 missiles anti-navires MM40 Exocets, et 2 tubes lance-torpilles triples. Elles sont également parées d’une panoplie de détection avancée, avec un radar SMART-S de Thales Netherlands, et d’une suite sonar KingKlip (coque) et Captas 2 (profondeur variable) offrant aux bâtiments des capacités de lutte anti-sous-marines avancées, et renforcées par l’hélicoptère Panther embarqué.

Malaisie

Jusqu’il y a peu, la Marine Malaysienne, forte de seulement 12.000 hommes, était équipée d’une multitude de bâtiments hérités ou acquis d’occasion au fil des années. Raison pour laquelle l’Etat-Major malaysien décida de mettre en oeuvre le plan « 15 to 5 », visant à remplacer les 15 classes de bâtiment en service aujourd’hui par 5 classes plus modernes, plus puissantes, le tout dans un effort de standardisation et d’efficacité. Les premiers éléments de ce nouveau plan furent les 2 sous-marins de type Scorpene acquis auprés de Naval Group (DCNS à l’époque), et en service depuis Octobre 2009. Ces sous-marins de 3000 tonnes en plongée sont équipés de torpilles et de missiles anti-navires SM39 Exocet. La Marine Malaisienne a, par ailleurs, indiqué qu’elle souhaitait acquérir prochainement deux sous-marins supplémentaires.

La Marine Malaisienne met en oeuvre 2 sous-marins de type Scorpene construits par Naval Group

Ils sont accompagnés de 6 frégates de la classe Maharaja Lela dérivées des corvettes Gowind 2500 de ce même Naval Group, Ces frégates de 3100 tonnes et de 111 m de long emportent un canon de 57mm, 16 missiles anti-aériens Mica-VL, 2 canons d’autodéfense de 30mm, 8 missiles anti-navire Naval Strike Missiles et 2 tubes anti-torpilles triples. Ces systèmes sont servis par un radar SMART-S et une suite sonar CAPTAS-S de Thales, à l’instar des Martadinata indonésiennes. Elles renforceront les 2 frégates de 2300 tonnes Leku entrées en service en 2009 et acquises auprés de la Grande-Bretagne et qui seront en service jusqu’en 2035. Ces navires seront accompagnés par 2 Multi Role Support Ship, classe hybride entre un navire d’assaut porte-hélicoptères et un navire de soutien hauturier, et par deux classes d’OPV, 27 patrouilleurs lourds de 1800 tonnes de la classe Kedah, et 18 Patrouilleurs légers de 800 tonnes de la classe Keris. Ces navires sont cependant dépourvus de systèmes d’armes lourds, et n’emportent que des canons légers.

Myanmar

Comme l’ensemble de ses forces armées, la Marine du Myanmar (ex Birmanie) a subi pendant de nombreuses années les effets de l’embargo internationale sur les armes qui pesait sur le junte militaire au pouvoir. Elle a toutefois entrepris un programme de modernisation, débuté au début des années 2000, avec l’acquisition de 2 frégates d’occasion Type 053H1 chinoises. Elle a, par la suite, fait l’objet de toutes les attentions de la part de l’Inde comme de la Chine, le pays ayant une position stratégique dans le Golfe du Bengale. Elle a pu ainsi développer la frégate de 2500 tonnes Aung Zey entrée en service en 2010, et équipée de systèmes russes (missiles anti-navires Kh35, système anti-aérien SA-N 5), suivie en 2014 par les 2 frégates de la classe Kyan Sittha, jaugeant 3000 tonnes pour 108 m de long, et équipées de systèmes plus diversifiés dans leurs origines : Missiles anti-navires chinois C-802, missiles anti-aériens russes Igla, canon italien OTO-Melara de 76 mm, radar et sonar BEL indiens. En outre, la Marine Indienne lui a transféré un de ses sous-marins de classe Kilo, qui servira à l’entrainement des équipages. Malgré cela, la Marine de Myanmar reste une des plus faibles de ce théâtre d’opération.

Philippines

A l’instar de la Malaisie, la Marine Philippine est aujourd’hui constituée d’un nombre très impressionnant de types de navires différents, 27 classes pour 55 bâtiments et 21.000 hommes. Et comme la Malaisie, ses navires ont essentiellement été acquis d’occasion auprés de différentes marines, et présentent aujourd’hui un potentiel militaire limité. Pour pallier ce problème (en partie), les autorités Philippines ont lancé deux programmes majeurs, les frégates José Rizal et les navires d’assaut Tarlac. L’acquisition de 2 sous-marins serait également à l’ordre du jour, sans qu’aucune procédure officielle n’ai été lancée.

La frégate Jose Rizal, première unité de la classe éponyme, lors de sa présentation officielle

Les frégates de la classe José Rizal seront au nombre de 4, une nouvelle commande de 2 navires ayant été annoncée il y a peu. Elles jaugent 2900 tonnes pour 107 m de long, et sont dérivées de la classe HDF-3000 du sud-coréen Hyundai. Elles sont équipées d’un canon de 76mm, de 2 systèmes d’auto-défense Simbad anti-aériens et anti-missiles, de 4 missiles anti-navires SSN700K Cstar sud-coréens, et de 2 tubes lance-torpilles triples. Elles disposent également d’un radar Hensoldt TRS-3D Baseline D AESA, d’un sonar de coque Harris M997 et d’un sonar tracté CAPTAS-2 de Thales, et mettent en oeuvre un hélicoptère anti-sous-marin Wildcat. A noter qu’elles disposent d’une importante capacité d’évolution, avec des emplacements réservés pour ajouter un système CIWS et 8 silos de lancement vertical pour missiles anti-aériens.

A ces frégates légères modernes se sont ajoutés les 4 Landing Dock Plateform, ou LPD de la classe Tarlac, des navires d’assaut amphibie de 11.500 tonnes pour 123 m de long, capables de transporter et mettre à terre 500 Marines et leur équipement, une capacité indispensable pour un pays de 7 642 iles dont 2 000 sont habitées. Ces LPD viennent renforcer les 4 LPD sud coréens de la classe Makassar de 11.300 tonnes entrés en service entre 2007 et 2011. Il n’en demeure pas moins qu’en l’absence de frégates disposant d’un réel potentiel anti-aérien, la Marine Philippine reste en retrait dans ce panel.

Sri Lanka

Pourtant forte de 48.000 hommes, la Marine Sri lankaise est très en deçà des capacités des autres marines de ce Théatre. Ainsi, elle n’opére pour principaux navires hauturier que des OPV lourds, comme les 2 OPV de la classe indienne Saryu de 2300 tonnes, et le P625 résultant d’un Retrofit d’une frégate Type 053H3 chinoise récemment transféré à la Marine du pays. Aucun de ces navires n’emportent, en effet, de missile anti-navire ou anti-aérien, et n’ont aucune capacité anti-sous-marine. De fait, les 225 bâtiments qui composent cette marine sont limités à des missions d’action de l’Etat à la mer, et n’ont pas de capacités d’engagement moderne.

Thailande

Avec 85.000 hommes et plus de 250 navires, la Marine Royale Thaïlandaise est incontestablement la plus importante des marines de second rang de ce théâtre d’opération. Sa flotte hauturière est conséquente, avec un porte-aéronef, 7 frégates, 7 corvettes, et 1 LPD, épaulés par 9 OPV et une myriade de bâtiments lance-missiles légers et de vedettes. Le porte-aéronef Chakri Naruebet, acquis en 1993 et entré en service en 1997, est dérivé de la classe espagnole Príncipe de Asturias. Il jauge 11.500 tonnes pour 182 m de long, et devait mettre en oeuvre 8 Harrier Matador achetés d’occasion. Malheureusement, ces appareils ne parvinrent jamais à atteindre le statut opérationnel, et ils furent retirés du service en 2006. Avec son Sky-Jump, le Chakri Naruebet pourrait cependant mettre en oeuvre des appareils ayant la capacité de décoller à partir de ce dispositif, comme le F35B américain, le Rafale français, le J15 chinois et le Mig29 russe. Pour ces 3 derniers, le navire nécessiterait cependant d’importantes modifications puisque, pour l’heure, il ne dispose pas de brins d’arrêt. Rien n’indique que le pays chercherait à se doter de cette capacité dans un futur proche, même si l’hypothèse du F35B a déjà été abordée par les autorités thaïlandaises.

Le porte-aéronef Chakri Naruebet n’a jamais pu mettre en oeuvre les avions Matador qu’il devait emporter

Aux 5 frégates chinoises de 2000 tonnes Type 053HT et aux deux frégates sino-thailandaises Type 025T de 3000 tonnes, s’ajoutent désormais 2 frégates type DW3000F construite en partenariat avec la Corée du Sud, un exemplaire étant déjà en service, le second en cours de fabrication. Ces bâtiments furtifs de 3700 tonnes sont équipés d’un canon de 76mm, d’un CIWS Phalanx, de 8 missiles ESSM anti-aériens en silo, de 8 missiles anti-navires Harpoon et de 4 tubes lance-torpilles équipés de torpilles Mk54. Les 7 corvettes, jaugeant de 630 à 1200 tonnes, sont spécialisées dans la lutte anti-sous-marine côtiere, et sont pour l’essentiel des navires des garde-cotes américains transformés à cet effet. Le LPD, le HTMS Angthong, jauge 8500 tonnes en charge, et peu transporter et mettre à terre entre 350 et 500 hommes. Il a été construit en coopération avec la Marine Singapouraise qui dispose de 4 unités de ce type, et est entré en service en 2012. Le 10 septembre 2019, la Marine Thaïlandaise a passé commande d’un LPD Type 071E auprés des autorités chinoises, dérivé du Type 071 en service dans la Marine de L’APL.

Vietnam

Si la Marine Thaïlandaise est la plus importante du théâtre, la Marine Vietnamienne est incontestablement la plus puissante aujourd’hui. En effet, ses 50.000 hommes servent 6 sous-marins d’attaque, 9 frégates et 14 corvettes, pour ne citer que les unités principales. Les 6 sous-marins de classe Kilo acquis auprés de la Russie ont été livrés entre 2012 et 2016, sont de type 636.1 et jaugent plus de 3500 tonnes en plongé pour 72 m de long. Ils sont équipés de torpilles, de mines et de missiles de croisière Kalibr-PL. En 2011, la Marine Vietnamienne a commandé 4 frégates Guepar type 3.9 auprés de la Russie, venant s’ajouter aux 2 unités de cette classe déjà en service. Ces frégates de 102 m et 2100 tonnes sont équipées de missiles SS-N-25 Switchblade et d’un CIWS Palma, et 2 unités sont spécialisées dans la lutte anti-sous-marines. En 2014, il commanda également 2 corvettes de type Sigma aux Pays-bas, bien que les données exactes sur ces navires ne soient pas connues.

La Marine vietnamienne disposera prochainement de 6 frégates de type Guepar acquises auprés de la Russie.

Ces 6 frégates, qui remplaceront les 5 frégates légères Petya héritées de l’époque soviétique, seront épaulées par 12 corvettes du modele Tarantul et Molniya (version produite localement), spécialisées dans la lutte anti-navires, et équipées de 4 missiles P-270 Moskit ou de 16 missiles Kh35. La conjonction de cette flotte de surface et des 6 sous-marins Kilo en service procurera à la Marine Vietnamienne une capacité défensive importante, même si l’on constate une importante défaillance dans le domaine anti-aérien, domaine qui restera du ressort des 35 Su30 et 11 Su27 des forces aériennes vietnamiennes,

Conclusion

Comme nous le voyons, les Marines des pays du Sud-Est Asiatique sont en pleine transformation, et renforcent sensiblement leurs capacités dans le haut du spectre des engagements navals, à quelques exceptions près. On remarque également la montée en puissance des flottes sous-marines de plusieurs pays qui jusque là en étaient dépourvus. Ainsi, en 20 ans, le parc de sous-marins en service dans ces pays est passé de 4 à 16, et atteindra rapidement les 20 unités, soit une progression de prés de 400%. Durant la même période, 6 LPD sont entrés en service, et ils seront bientôt 10 à sillonner les mers du Pacifique et de l’Océan Indien. Cette croissance ne s’est pas faite au détriment de la flotte de vedettes lance-missiles, et d’OPV, qui restent très présentes dans la région, avec plus de 280 unités.

Pour beaucoup de ces pays, ces acquisitions sont la conséquence des tensions avec la Marine Chinoise, liées à la politique des 9 traits de Pékin, et la main-mise du pays sur la Mer de Chine en dépit des arbitrages internationaux. Cette zone, cruciale pour le commerce mondiale, et riche en possibilités minières, a déjà donné lieu à des face-à-face très tendus entre les différentes marines, notamment entre les marines vietnamiennes et chinoises.

On constate également le rôle important des grands acteurs locaux de la région, que ce soit la Chine et l’Inde, évidemment, mais également de la Corée du Sud, partenaire principal de plusieurs Marines du Sud Est asiatique. En revanche, les Etats-Unis comme le Japon jouent un rôle très secondaire dans les modernisations en cours dans la région, alors que Washington avait longtemps été le principal pourvoyeur de bâtiments de nombreuses Marines. Les Européens parviennent à maintenir leur présence comme la France en Malaisie, les Pays-Bas en Indonésie, l’Espagne en Thaïlande. La Russie reste quand à elle un acteur clé au Vietnam. Etant donné le renforcement prévu des forces navales chinoises et indiennes dans les prochaines années, il est probable que de nouveaux programmes soient annoncés dans des délais relativement courts.

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