Les 7 prémisses erronées de la construction de l’Europe de La Défense

La construction de l’Europe de La Défense est devenue, depuis quelques années, le fil directeur de la politique de défense française, le pays ne ménageant pas ses efforts pour tenter de créer l’impulsion suffisante pour donner naissance à cette initiative. Cette construction porte plusieurs formes, comme les programmes industriels en coopération, la consolidation européenne des industrie de Défense, et les programmes de Défense de l’Union Européenne.

Si de nombreux arguments ont été présentés pour soutenir cette politique, leur analyse méthodique et objective révèle des faiblesses dans ces justifications pourtant portées au rang de paradigme. Dans cette analyse, nous allons étudier 7 des principaux arguments avancés, au spectre des réalités opérationnelles, politiques et économiques, qui s’appliquent en Europe.

1- « Aucun pays ne peut developper seul les technologies de défense à venir »

Il s’agit là d’un des deux principaux arguments avancés pour justifier la coopération franco-allemande concernant le programme SCAF1. Les bons technologiques nécessaires pour developper un programme d’avions de combat de nouvelle génération seraient, selon ce prémisse, hors de portée d’un unique pays. Ce qui est parfaitement faux.

Présentation de la maquette de la maquette du nouveau avion de combat du programme SCAF lors du salon du Bourget 2019

En effet, la Base Industrielle et Technologique Française intègre un constructeur aéronautique expérimenté, Dassault Aviation, un des principaux motoristes d’aviation de la planète, SAFRAN, une des principales entreprises en matière de Radar, systèmes de détection et avionique, Thales, et un des principaux missilier, MBDA. Ces 4 entreprises seraient, sans difficulté, en mesure de mener à bien le programme SCAF. Notons d’ailleurs que les partenaires européens du programme, comme Airbus DS et MTU, n’ont jamais conçu en autonomie d’avions de combat, ou de turboréacteurs pour avions de combat. L’argument est à ce point contestable que, dès le lancement du programme, la France n’a eut de cesse que de tenter de privilégier le partage industriel sur la base des compétences, qu’elle sait maitriser, en non sur la base du partage économique, défavorable aux performances finales du programme. Ce qui a été, évidemment, rejeté tant par les entreprises que le gouvernement allemand…

2- « Aucun pays ne peut financer le developpement des systèmes de défense modernes »

Second argument avancé, tant par les programmes SCAF que MGCS2, le partage des couts de conception, et l’optimisation des couts de fabrication. Le raisonnement est simple, en partageant à plusieurs les couts de developpement, et en cherchant les meilleurs sous-traitants sur des quantités supérieurs, les prix des équipements seront réduits. Une théorie qui, malheureusement, n’a que très rarement été confirmée par la pratique. En effet, une fois passé l’objectif initial, chaque pays aura tôt fait d’imposer des caractéristiques propres qui, au final, finiront par réduire à ce point l’homogénéité du programme que toute notion d’économie aura été effacée. Ainsi, le programme NH90 a plus de 12 versions différentes en fonction des demandes des clients, et une étude portant sur le programme FREMM, a montré que la différence de prix entre le programme FREMM franco-Italien, et un programme FREMM 100% français, aurait été de 15 m€, sur un programme global de 8,5 Md€ pour la France.

Les FREMM Italiennes partagent moins de 15% de composant avec leurs homologues françaises

En outre, ce raisonnement ne prend pas en compte la réalité du retour budgétaire généré par l’industrie de Défense. La doctrine Défense à Valorisation Positive a montré qu’un programme 100% français générait un retour budgétaire de 1,45 m€ (hors exportations) dans les caisses de l’Etat par million d’euro investis, engendrant la création de 27 emplois annuels par ailleurs. Si le solde budgétaire de l’investissement dans l’industrie de Défense nationale est positif pour l’Etat, répartir ces investissements avec d’autres pays en réduit, mécaniquement, les bénéfices pour les finances publiques, au point de pouvoir passer sous le seuil de rentabilité. Ce point est d’autant plus sensible lorsque le partenaire sur-évalue ses besoins de sorte à bénéficier d’une compensation industrielle supérieure, pour réduire, par la suite, les montants commandés.

3- « Les programmes européens étendent le marché potentiel européen accessible »

Ce prémisse suppose qu’en développant des programmes entre acteurs européens, d’autres pays européens feront valoir leur préférence européenne pour s’équiper, en choisissant cet équipement au détriment d’un équipement importé, notamment des Etats-Unis. Dans les faits, il n’en est rien. Le programme Tornado n’a été choisi par aucun état européen en dehors des participants au programme, et le programme Typhoon n’aura été choisi que par l’Autriche, en quantité très limitée, en dehors des 4 pays membres du consortium Eurofighter. Au final, les résultats enregistrés par ces 2 programmes européens n’auront pas été meilleurs en Europe que ceux du Rafale et mirage 2000 construits par la France, et choisis par la Grèce (m2000). De même, aucune FREMM n’a été vendu à une marine Européenne, pas plus qu’une frégate de défense aérienne Horizon, construites pourtant en coopération avec l’Italie, alors que les sous-marins allemands, sans coopération de conception, ont été choisis par plusieurs pays. Ce prémisse ne repose donc sur aucune réalité constatée, et relève davantage d’un voeux pieu que d’une constatation objective.

Rafale comme Typhoon n’ont pas connu de véritable succès dans les armées de l’air européennes

4- « Cela permettra d’être plus fort face aux Etats-Unis »

Cet argument, version moderne du proverbe « L’Union fait la Force », suppose qu’en fédérant plusieurs pays européens autour d’un même programme, et d’un même objectif, il sera possible de faire face à la puissance politique et technologique américaine dans les programmes d’équipements, notamment en Europe. Dans les faits, ce postulat n’a jamais été avéré concernant des programmes majeurs. Ainsi, le F35 s’est imposé en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Norvège (non membre de l’UE), mais également en Pologne, en Roumanie, et en Grèce, sans que le Typhoon, pourtant fédérant 4 pays européens, n’ai pu s’y opposer. De même, l’hélicoptère Tigre réunissant 3 pays européens n’aura jamais réussi à s’imposer en Europe face à l’AH 64 Apache américain. Enfin, le système Patriot PAC-3 aura été préféré au système franco-italien SAMP/T Mamba par la Suède, la Pologne et la Roumanie, et n’aura jamais été choisi, jusqu’ici, par un pays européen, en dépit de performances supérieures au système américain, et d’un prix plus compétitif. Pour faire face aux Etats-Unis, la coopération industrielle européenne ne semble pas être une solution efficace.

Le F35 américain s’est imposé en Europe face au Typhoon européen

5- « Cela empêchera les compétitions fratricides à l’exportation »

Il s’agit là probablement de l’argument ayant le plus de matérialité, bien qu’il soit loin d’être absolu. En effet, en fédérant plusieurs acteurs dans un même projet, on réduit théoriquement le nombre de compétiteurs possibles auquel il faudra faire face dans une compétition internationale. Toutefois, ce serait oublier que parfois, un acteur peut avoir des intérêts divergents au sujet d’un marché, même s’il est partenaire du programme présenté. C’est le cas par exemple de la France et de l’Italie, pourtant partenaires sur le marché Naval, qui viennent de signer une très médiatique Joint Venture, et qui pourtant continues de s’affronter violemment en Bulgarie, et ailleurs. Dans un autre domaine, le partenariat avec l’Allemagne concernant divers programmes pose de nombreuses difficultés concernant les arbitrages politiques liés aux exportations. Dès lors, les bénéfices potentiels à l’exportation de la coopération européenne sont loin de neutraliser les risques et dérives liés aux partenariats industriels.

Malgré la création de la Joint-Venture entre Naval Group et Fincantieri, ce dernier a attaqué son partenaire en Bulgarie pour la commande de corvette Gowind 2500

6-  » Il faut être en mesure de faire face aux acteurs émergents, comme la Chine, la Turquie, ou la Corée du Sud.. »

Parfois présentée comme un des objectifs des partenariats industriels de Défense en Europe, l’émergence de nouveaux acteurs sur ce marché impose une compétition accrue sur chaque compétition, et donc des succès potentiels plus ténus. L’hypothèse avancée est que l’action conjointe des pays européens serait de nature à compenser les arguments commerciaux et politiques de ces émergents, de sorte à préserver le volume global du marché adressé. Argument plus que contestable, s’il en est. En effet, un des principaux atouts mise en avant par les pays émergents repose sur le prix des équipements proposés. Ainsi, une frégate Type 054A chinoise est proposée à moins de 160m$, là ou une frégate européenne de même performance ne peut être proposée sous la barre des 500 m$. En outre, ces pays s’embarrassent peu de considérations politiques, et sont, bien souvent, non signataires des traités internationaux sur la régulation des ventes d’armes. Les pays européens, eux, sont tous soumis aux mêmes contraintes économiques, politiques et législatives, de sorte que, dans ce domaine, l’augmentation du nombre d’acteurs n’agit pas comme une force, le périmètre économique et politique de l’offre restant inchangé.

La Chine propose la frégate Type 054A à 180 m$ à l’exportation, 3 fois moins cher qu’une FTI Belh@rra de même tonnage et de même puissance de feu

7- « Il faut renforcer l’autonomie stratégique européenne »

La dernière justification avancée pour soutenir le modèle actuel de coopération industrielle européenne de Défense, met en scène son action pour renforcer l’autonomie stratégique européenne, notamment face aux Etats-Unis. Cet argument est le plus contestable de tous, dans la mesure ou cet objectif est loin d’être partagé par l’ensemble des acteurs européens. La notion d’autonomie stratégique est avant tout une notion française héritée du gaullisme, et de la dissuasion, visant à garantir une autonomie de décision et d’action au pays. « Il faut être en mesure de choisir nos guerres, et de les gagner » soutenait le général de Gaulle. Dans les faits, aucun pays européen aujourd’hui, autre que la France, ne cherche à s’émanciper de la bulle protectrice américaine, ce qui, évidemment, explique les très nombreux succès commerciaux qu’ils enregistrent sur le vieux continent. Et pour cause, les Etats-Unis sont aujourd’hui indispensables à l’équilibre des puissances, et donc à la dissuasion à l’échelle du continent, face à la Russie, comme ils sont indispensables en matières de capacité logistique et de renseignement, même à la France, pour les interventions exterieures. De fait, l’Autonomie Stratégique se résume, aujourd’hui, pour les européens, à ne plus dépendre, pour les équipements de défense produits, de la réglementation ITAR américaine, notamment concernant les exportations, les Etats-Unis utilisant celle-ci pour s’assurer de positions plus avantageuses commercialement. Il s’agit donc d’un objectif très relatif et, qui plus est, très peu engageant à moyen ou long terme, pour les pays européens, qui ont tôt faits de changer de position pour revenir se blottir contre l’allié américain à la moindre alerte. Même les récentes déclarations allemandes en matière d’autonomie stratégique n’ont pas amené le pays à privilégier une solution de défense anti-aérienne et anti-missile européenne, au profit d’un partenariat avec Raytheon, ni à envisager la construction d’un hélicoptère super lourd européen, au profit de Sikorsky.

Le drone MALE Falco Xperience de l’italien Leonardo présente sa construction ITAR-Free comme une argument commercial

Conclusion

Nous le voyons, les arguments avancés tant par les autorités politiques qu’industrielles, pour justifier des programmes de coopération européenne de Défense, manquent considérablement de matérialité. En outre, ces actions sont bien souvent menées au détriment de la BITD et des savoir-faire industriels nationaux français, pour soutenir une ambition idéalisée française peu partagée au niveau européen. Quand la France parle de coopération industrielle de Défense, le mot clé, pour elle, est le mot « Défense », alors que la majorité de nos partenaires ne s’intéressent qu’au seul mot « industrielle ». Les exemples, malheureusement, de cet idéalisme français exploité par nos partenaires à nos dépends ne manquent pas au fil des années, allant du partenariat DCNS-Navantia au porte-avions franco-britannique.

Est-ce à dire que l’Europe de La Défense est un projet inutile, et néfaste pour la France comme son industrie ?

Au contraire, et le prochain article de cette série apportera les arguments objectifs justifiant de l’impérieuse nécessité qu’il représente , tant du point de vu industriel qu’opérationnel. En revanche, sa forme actuelle, qui résulte d’une analyse défaillante des réalités objectives, est non seulement contre-productive pour l’économie et La Défense française, mais limite les ambitions et les chances de succès du projet lui-même.

A suivre :
Les 7 raisons pour lesquels l’Europe de La Défense est Indispensable
Les 7 clés de la construction d’une Europe de La Défense pérenne, fédératrice et efficace

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