Les 10 points qui permettent à la Russie de surclasser l’Europe en matière de Défense

Avec un budget de La Défense de seulement 50 Md$, la Russie se classe aujourd’hui au 7eme rang des dépenses mondiales de Défense, derrière, entre autres, le Royaume-Unis, la France et l’Arabie saoudite. Pourtant, la puissance militaire russe est en 2019 à un niveau tel qu’elle représente une menace de premier rang pour l’OTAN, et nombres d’experts militaires estiment que celle-ci ne serait pas en mesure de faire face à une agression russe si elle devait se produire.

En outre, la Russie a montré, ces dernières années, une grande capacité à prendre l’ascendant technologique sur ses homologues occidentaux, dans le domaine des systèmes hypersoniques et des missiles anti-aériens, ou tout au moins à les égaler, dans le cas des blindés, des avions de combat, des hélicoptères ou des bâtiments de guerre. Comment expliquer ces faits, avec les ressources limitées dont dispose Moscou ? et comment s’en inspirer ?

1- Le plan de modernisation des équipements

La Russie dispose d’un parc d’équipements de défense pléthorique hérité de l’ère soviétique, dont plus de 30.000 chars de combat T72 et T80, 1400 avions de combat, plus de 100 bombardiers stratégiques, une trentaine de bâtiments de haute-mer et autant de sous-marins. Si la majorité de ces systèmes sont aujourd’hui obsolètes, et que beaucoup d’entre eux ne sont plus en état de fonctionner, Moscou a pris le parti d’en moderniser une partie, de sorte à disposer d’un nombre important d’équipements, s’ajoutant aux équipements de nouvelle génération qui entrent en service.

Le T72B3M dispose d’un ensemble de modernisation en faisant un char redoutable même face aux dernières versions de mbt occidentaux

Outre les équipements modernisés, les ingénieurs russes ont également développé de nouveaux équipements basés sur le socle industriel existant, de sorte à disposer de materiels neufs aux performances améliorées, mais à un prix de revient et dans des délais beaucoup plus restreint que pour ceux de nouvelles générations. C’est le cas, par exemple, du char de combat T90, des avions de combat Su34, Su35 et Mig35, ou des sous-marins à propulsion conventionnels Improved Kilo.

2- Les cycles RETEX

L’experience Syrienne, mais également ukrainienne, ont montré la mise en oeuvre, par l’état-major russe, d’un cycle de retour d’expériences court, avec des évolutions rapides et ambitieuses des équipements engagés, en fonction des défaillances, faiblesses ou insuffisances constatées. Contrairement aux européens, qui ont des cycles Retex beaucoup plus longs, la Russie a montré sa capacité à évaluer avec objectivités ses défaillances, et à la corriger dans des délais de seulement quelques années.

Ainsi, depuis quelques mois, de nombreux plans de modernisation ont été lancés concernant les hélicoptères de combat Mi28, Mi35 et Ka52, ainsi que différents types de blindés, ou les avions de combat Su24 et 25. En outre, l’Etat-Major russe a pris pour habitude de déployer les prototypes des équipements en cours de conception en zone de combat, pour en évaluer les performances réelles, mais également les contraintes d’utilisation. Ainsi, on a pu observer deux avions T-50, prototypes du programme Su57, sur la base aérienne de Hmeimim près de Damas, comme des prototypes du véhicule blindé de soutien d’infanterie BMTP Terminator 2, ou les drones terrestres Uran-6 et Uran-9, ce dernier ayant d’ailleurs démontré des performances très en deçà des attentes des militaires russes.

3- Une doctrine ne négligeant pas la force du nombre

Les deux premiers points de cette synthèse résultent de la doctrine militaire russe, qui considère que l’avantage du nombre ne doit pas être sacrifier au profit de l’avantage technologique. Alors que la grande majorité des pays de l’OTAN se satisfont désormais d’une force aérienne de moins de 100 avions de combat, et même souvent moins de 50, la Russie conserve une flotte de 1200 à 1400 avions de combat, même si beaucoup d’entre eux ne sont pas au dernier standard technologique. C’est également ce qui explique que les forces terrestres russes disposent aujourd’hui de plus de 2500 chars de combat T72B3 et T80B qui seront tous portés au standard (M), certes moins performants que les Leclerc ou Leopard 2 européens, mais disponibles dans un rapport de 1 à 5 croissant, chaque année voyant entre 150 et 200 nouveaux chars entrer en service dans les forces. Pour rappel, la France ne dispose, dans la LPM2019-2025, que de 200 chars Leclerc, l’Allemagne de seulement 370 Leopard 2, dont beaucoup ne sont, en fait, pas opérationnels, et la Grande-Bretagne de 160 Challenger-2. Le rapport de force est encore plus marqué dans le domaine de l’artillerie mobile, atteignant le ratio de 1 contre 10 face aux forces européennes.

Les forces russes ont mobilisé 300.000 hommes dont plus de 120.000 déployés lors de l’exercice Vostok 2018, et plus de 30.000 véhicules

Ce sont ces rapports de forces qui, en grande partie, donnent aujourd’hui à la Russie un avantage militaire marqué sur les pays européens, qui ont, eux, fait le choix de négliger le nombre au profit des nouvelles technologies, plus performantes mais également beaucoup plus chers. Un pays comme la Belgique, par exemple, a vu sa flotte aérienne fondre pour passer de 120 appareils en 1990 à 32 avions lorsque le remplacement des F16 par le F35 sera mené à son terme.

4- Un ennemi désigné : l’OTAN

La planification russe ne considère aujourd’hui qu’un seul et unique adversaire potentiel, à savoir l’OTAN, et l’ensemble des décisions sont prises en fonction de ce seul paramètre, partant du principe que si ses forces militaires sont capables de se confronter à la plus importante force militaire mondiale, elles pourront faire face à l’ensemble des scenarii. Dès lors, les forces russes sont conçues et organisées dans une hypothèse de conflit de haute ou très haute intensité, là ou la plupart des pays européens sont, eux, venus à se spécialiser dans les conflits de faible à moyenne intensité, comme ce fut le cas en Afghanistan en Irak ou au Mali.

Plusieurs exemples flagrants illustrent ces différences, comme l’absence de systèmes de défense anti-aérienne à courte portée SHORAD au sein des forces européennes (il n’y a pas d’aviation adverse lors des conflits de faible intensité), comme les systèmes de guerre électronique, ou les systèmes d’artillerie beaucoup moins nombreux. En outre, la Russie a mené ses arbitrages technologiques en fonction de ce critère, de sorte à optimiser son avantage sur l’OTAN en cas de conflit. Comme cela a été dit précédemment, la Russie cherche à « Etre forte là ou l’OTAN est faible, et neutraliser les forces de l’OTAN là ou l’on ne peut prendre l’avantage », évitant ainsi le piège de la course aux armements en miroir qui fût la némésis de l’Union Soviétique.

5- La perception de l’intérêt temporel de l’investissement technologique

Sun Tzu a écrit « Le prince ne doit jamais négliger un avantage, si petit soit-il, dès lors qu’il ne l’affaiblit pas dans d’autres domaines ». Ce principe est méthodiquement appliqué par la planification russe, qui accepte de developper des systèmes ou d’investir dans des programmes, même si l’avantage qu’ils procureront ne sera que de courte durée. Ceci explique, d’ailleurs, la multiplicité des programmes en Russie, chacun d’eux étant destiné à apporter une avantage technologique et/ou opérationnel dans une fenêtre temporelle limitée.

A l’inverse, la planification européenne travaille sur la notion d’avantage absolu, en cherchant à developper des équipements et des programmes susceptibles de maintenir leur avantage sur une longue période. Or, il semble que, ramenée aux couts, cette approche soit moins performante que celle, moins ambitieuse, mais basée sur des cycles beaucoup plus courts, de la planification russe. Ceci explique aussi pourquoi la Russie a un avantage immédiat, mais que l’on considère que cet avantage ira diminuant dans le temps, oubliant au passage que le cycle russe est, lui aussi, glissant.

6- La planification à long terme

S’il est un facteur qui explique, en grande partie, le niveau du rapport performance/prix de l’outil de défense Russe, c’est bien la planification à long terme des GPV. Identiques à nos Lois de programmation militaire, les GPV sont, en revanche, conçus de manière beaucoup plus méthodique, systématique, et beaucoup moins politique. Ainsi, les travaux sur la prochaine GPV démarrent avant même que la GPV courante n’entre en service, chacune d’elle couvrant 10 années. Dès lors, la planification russe dispose d’une visibilité de l’ordre de 20 années pour concevoir, organiser et mettre en oeuvre son outil de Défense.

V.Poutine comme Xi Jinping construisent leur outil de défense sur un temps long.

En outre, même lorsque le pays fait face à une crise économique, la GPV est appliquée dans sa presque totalité, pour des raisons qui seront détaillées plus avant dans cette analyse. Ainsi, en 2015 comme en 2016, le niveau des livraisons d’équipements neufs ou modernisés aux forces russes n’a pas diminué, en dépit de la crise économique qui entraina une récession sensible.

7- La perception politique de l’investissement de Défense

En effet, l’investissement de Défense est perçu d’une façon très différente en Russie et en Europe. Ainsi, en Russie, et outre les questions de défense et d’ambitions internationales, l’investissement de Défense représente un outil de pilotage de l’activité économique et industrielle du pays. L’Etat russe investi, en moyenne, 15 Md$ par an en matière d’équipements de défense, et exporte le même montant de ces équipements, permettant de financer une base industrielle et technologique de 1,2 millions de collaborateurs, elle même au coeur d’une bulle économique de prés de 10 millions de personnes. En ajoutant les effectifs militaires, et les effets économiques globaux y attenant, ce sont donc 15 millions de personnes en Russie, soit presque 10% de la population qui dépendent de La Défense, de son industrie, ses exportations, ainsi que des armées.

Le modèle économique russe considère dès lors l’investissement Défense, qui est lié aux recettes des exportations de gaz et de pétrole, comme un outil économique stratégique, par ailleurs très performant eu égard aux niveaux des exportations. Ceci explique pourquoi, même en période de crise, et alors que les recettes fiscales liées aux exportations d’hydrocarbures sont en baisse, l’investissement Défense, et notamment l’investissement industriel de Défense est, lui, maintenu. Il est bien évident que ce point de vu n’est pas partagé par les administrations européennes, considérant très souvent, et à tord, l’investissement de Défense comme un mal nécessaire économique.

8- La valeur du rouble trouble la perception de l’effort de Défense

Entre 2013 et 2014, le taux de change du rouble est passé de 1 euro pour 37 roubles à 1 euro pour 75 roubles, du fait des sanctions occidentales liées à l’annexion de la Crimée, et de la baisse des prix des hydrocarbures sur les marchés internationaux. Si cela a entrainé une inflation importante dans le pays, c’était sans comparaison avec le décrochage de sa monnaie, expliquant en grande partie la perception de la faiblesse de l’investissement russe en matière de Défense, converti en US Dollard.

La valeur du rouble, ainsi que les choix technologiques faits par la Russie, permettent au pays de produire des équipements à des tarifs beaucoup plus faibles que leurs homologues occidentaux. Ainsi, le Su35 est acquis par la Russie à 30m$ l’unité, là ou le F16V dépasse les 70 m$, pourtant un appareil beaucoup plus léger. La publication récente des éléments concernant la commande de 72 Su57 à livrer entre 2020 et 2028, permet ainsi d’évaluer le prix de l’appareil à 31 m€, soit moins de la moitié de celui d’un Rafale C, donné à 65m€, alors que le Su57 est un appareil de dernière génération, bénéficiant de très nombreuses technologies modernes. En étudiant les valeurs des contrats de Défense russe, on peut ainsi déterminer qu’à équipement de catégorie équivalente, les materiels russes sont 2 à 3 fois moins onéreux que des équipements européens. Il en va de même pour les couts de personnels des armées, très inférieurs en Russie, aux couts des militaires européens.

9- L’adhésion populaire à La Défense Nationale

Du fait de son histoire, de la mentalité slave, et d’une communication intensive et permanente en faveur de La Défense dans les médias, l’opinion publique russe soutient très massivement les efforts de Défense du pays, et ce même lors des crises économiques. L’opposition au developpement militaire, aux exportations de Défense, ou aux opérations exterieures, est très faible, voir inaudible dans le pays. Dès lors, les autorités n’ont pas de difficulté pour arbitrer en faveur de La Défense, d’autant que la majorité des parlementaires russes soutiennent sans réserves les investissements allant dans ce sens, quelque soit leur appartenance politique.

Le défilé du 9 Mai est l’occasion pour la Russie de célébrer son armée, avec un véritable engouement populaire

En outre, le président V.Poutine a fait de la puissance militaire et technologique du pays, un marqueur clé de son action. C’est dans cette optique qu’il présenta les nouveaux programmes stratégiques du pays (Kinzhal, Burevestnik, Status 6, Sarmat..) lors de sa première allocution télévisée en amont de l’élection présidentielle de 2018.

10- Son ambition internationale

Dernier critère de cette liste, les autorités russes comme la majorité de la population, adhèrent à une ambition internationale très élevée pour le pays, ambition qui passe par des forces armées de premier plan à l’échelle mondiale. Vladimir Poutine, le gouvernement, les membres du parlement, et la population, n’ont pas accepté d’être ramené au rang de « puissance régionale » par le président Obama en 2015. En quelques années, Moscou a repris un statut de puissance militaire mondiale, s’appuyant tant sur son arsenal nucléaire que sur ses capacités conventionnelles en Europe et au Moyen-Orient, ainsi que sur son statut sur le marché international des équipements de Défense.

Cette ambition est au coeur des efforts du pays pour disposer et maintenir une force militaire majeure, qui a été capable de mobiliser 300.000 hommes lors de l’exercice Vostok 2018, dont 120.000 déployés dans les plaines de Sibérie Orientale. C’est également cette ambition qui explique le rapprochement avec Pekin, comme avec Ankara. Si la Turquie venait à rompre avec Washington et l’OTAN pour se tourner vers Moscou, cela constituerait une victoire stratégique russe incontestable, dans la redéfinition de la carte géopolitique mondiale.

Conclusion

Comme nous l’avons vu, évaluer la puissance militaire de la Russie ne peut se faire par la simple prise en compte de critères triviaux, comme le budget de La Défense, ou un décrochage technologique supposé. Le pays, ces 20 dernières années, a montré une capacité avérée pour concevoir un outil de Défense très performant, ayant permis de revenir dans le concert des grandes nations mondiales, au même titre que la Chine, et les Etats-unis. Reste que le pays ne pourra pas dépasser certains seuils, comme le seuil démographique, limitant sa puissance absolue.

Quoiqu’il en soit, l’observation des raisons qui ont permis à un pays 4 fois moins peuplé, et 10 fois moins riche que l’Union européenne, de prendre l’ascendant militaire sur celle-ci, devrait nous inspirer, dans le grand bouleversement géopolitique qui démarre.

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